Grammairienne à l'Université de Montréal de 1972 à 1991, Madeleine Sauvé a fréquenté assidument la bibliothèque centrale du pavillon Roger-Gaudry, située alors sous la grande tour. «À l'entrée, de lourdes portes en bois massif à deux battants, des plafonds aussi hauts que ceux d'une cathédrale [...] Le catalogue? Enfermé dans les tiroirs de meubles appropriés au rangement de fiches de trois pouces sur cinq, des fiches portant les marques du temps, de l'usure et des mains sales, mais soigneusement dactylographiées et classées en bon ordre.»
Ce témoignage de Mme Sauvé, aussi titulaire d'un doctorat en sciences des religions, figure dans l'exposition de la Bibliothèque des lettres et sciences humaines (BLSH) Ils l'ont fait avant vous!: 50 ans de recherche en bibliothèque, qui fait une rétrospective d'un des plus vieux métiers du monde universitaire: la quête bibliographique. «Nous l'avons fait pour les jeunes, qui pensent que le iPhone et le iPad ont toujours existé», dit en ironisant à peine la bibliothécaire Catherine Bernier, coordonnatrice des expositions à la Direction des bibliothèques.
L'exposition présente quelques modes de recherche qui ont été à leur époque considérés comme d'avant-garde. Après le règne du papier dans les années 60 se succèdent la période noire dans la décennie suivante (la crise économique frappant durement les collections), les débuts de la micro-informatique dans les années 80, les cédéroms et le Web dans les années 90 et le triomphe du numérique au début du nouveau millénaire...
Les artéfacts les plus surprenants sont ces feuilles perforées qui ont ouvert la voie à la technologie binaire et des lecteurs de microfilm et de disquette de toutes sortes. «Longtemps, rappelle Mme Bernier, les usagers n'avaient pas accès aux répertoires; c'était du ressort des bibliothécaires, qui traitaient les demandes et revenaient avec des propositions. Internet démocratisera cette spécialité.»
La bibliothèque secrète
«Dormir sur les tables après une nuit blanche passée à terminer un travail, sentir son cœur battre fébrilement à la vue du bel étudiant de la table d'à côté ou regarder un livre sans vraiment y penser en rêvant à la fin de la session: tout cela fait partie de la vie des étudiants universitaires en bibliothèque depuis toujours! La recherche d'information, elle, a radicalement évolué durant les 50 dernières années», peut-on lire sur l'affiche de présentation de l'exposition.
Accompagnée par les premiers «terminaux», la recherche s'effectue en consultant des fiches de papier cartonné disposées en ordre alphabétique dans des classeurs désignés selon les méthodes de classement: LP, Dewey, Cutter. Les salles de travail en équipe sont inexistantes, les heures d'ouverture sont restreintes, il n'y a pas de photocopieur: c'est à la main qu'on reproduit les passages pertinents dénichés... Seuls les étudiants des cycles supérieurs et les professeurs sont les bienvenus dans les bibliothèques.
Même poussiéreuse, la bibliothèque sera l'endroit des premiers chocs intellectuels et le théâtre de petits secrets, comme le raconte la doctorante Lise Bissonnette, qui a dirigé Bibliothèque et Archives nationales du Québec de 1998 à 2009 avant de revenir aux études dans son alma mater. «Des livres, des revues et des fiches qui les cataloguaient, telle était l'offre toute simple de la bibliothèque grise et anguleuse qui me séduisait néanmoins pleinement à la nouvelle Faculté des sciences de l'éducation, de 1965 à 1968. Sa modernité? L'accès libre aux documents où je traquais fiévreusement les rares nouveautés, et sa tolérance aux murmures de mes premiers rendez-vous, alors clandestins, avec l'homme de ma vie», écrit-elle dans un texte reproduit sur une affiche.
En effet, la consultation libre ne sera pas généralisée avant les années 70. «Un étudiant peut maintenant prendre un livre lui-même sur les étagères des bibliothèques universitaires, et même se promener dans les rayons pour regarder autour s'il trouve d'autres documents intéressants. Enfin!» dit le texte de l'exposition.
L'avènement de l'ordinateur simplifiera considérablement les recherches bibliographiques, mais sans le Web, l'outil informatique n'est pas d'un grand secours... Le téléphone portable de notre poche offre beaucoup plus de possibilités que n'importe quel ordinateur des années 80. «Pour pouvoir faire de la recherche sur les cédéroms, chaque étudiant doit réserver un poste informatique plusieurs jours à l'avance», évoque-t-on.
Résurrection annoncée
En 1995, toutes les bibliothèques universitaires ont informatisé et mis en ligne leur catalogue. Mais ces données ne sont pas accessibles à toute heure, car elles sont mises à jour lorsque l'affluence diminue. De plus, ceux qui ont connu cette époque lointaine se souviendront du temps de réaction des meilleurs outils. «L'affichage d'un site contenant quelques images se compte en minutes plutôt qu'en secondes. Et ouvrir plusieurs fenêtres de navigation, surtout avec des fichiers vidéos, relève presque de la science-fiction», mentionne-t-on.
Au tournant du siècle, Google sort victorieuse d'une guerre de moteurs de recherche et s'affirme aujourd'hui comme un outil incontournable. Avec des produits comme Google Scholar, lancé en 2006, l'entreprise californienne se rapproche des universitaires en facilitant leurs recherches spécialisées. Google Books (2004) s'articule autour des livres numérisés. Joconde, Info-Muse et d'autres banques d'images de grands musées ou d'associations muséales feront leur apparition plus tard. Une des grandes innovations à venir pourrait être le livre électronique en libre accès dans les bibliothèques nationales.
À l'ère du wifi et des branchements à distance, le rapport des universitaires avec la bibliothèque s'est transformé, comme en témoigne Yan Sénéchal, chargé de cours en sociologie. «L'utilisation des “proxy” m'a permis de consulter, à partir de mon ordinateur personnel, dans le confort de mon appartement, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, la plupart des périodiques que j'utilise pour réaliser mes travaux et pour concevoir mes cours. Voilà qui est drôlement pratique pour un doctorant chargé de cours comme moi: la fermeture quotidienne de la bibliothèque ne signifie pas pour autant la fin de la recherche à la bibliothèque!»
En donnant accès à d'innombrables sources d'information sans délai, sans frais et au bout des doigts, Internet a-t-il porté le coup de grâce aux bibliothécaires? «C'est vrai qu'on trouve tout sur le Web, opine Catherine Bernier, mais cette autonomie de l'usager est factice. Il n'a jamais eu autant besoin d'être guidé dans cette montagne de renseignements. Nous, bibliothécaires, pouvons nous y retrouver.»
L'idée originale de cette exposition revient à Marjolaine Poirier et Pascal Martignoli, qui l'ont montée aidés de Catherine Bernier et Aminata Keita. Huguette Beauchemin, François Lalande, Julie Ouellette et Mathieu Proulx ont aussi pris part à son organisation. Quant aux conseils et à la recherche, les personnes suivantes ont été consultées: Lucie Carmel, Nino Gabrielli, Yvon Lemay et son équipe de recherche (Sarah Boily, Catherine Dugas et Isabelle Vaillancourt) et Monique Voyer. En plus de Mmes Sauvé et Bissonnette et de M. Sénéchal, Lucie Carmel, Gilles Deschatelets, Bernard Landry, Guy Rocher et Louise Vigneault ont relaté leurs rapports avec les «bib».
Mathieu-Robert Sauvé
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