Quand Philippe Girard a rêvé à voix haute, à 16 ans, de devenir bédéiste, ses parents l'ont regardé d'un œil perplexe. «Ils auraient préféré que je leur annonce que je voulais devenir lanceur de couteaux», rigole le graphiste et bédéiste de Québec qui nous a accordé une entrevue téléphonique à la veille de sa causerie du 18 mars à la Francofête.
Pourtant, à 37 ans, ce titulaire d'un baccalauréat en communication graphique de l'Université Laval fait de la bande dessinée depuis 10 ans et, s'il ne vit pas exclusivement du neuvième art, ses planches et ses scénarios lui ont conféré un statut de «professionnel». Cofondateur en 2000 de la maison Mécanique générale, acquise l'année suivante par l'éditeur Les 400 coups, l'homme qui escamote les voyelles dans sa signature (en hommage au roman La disparition, de Georges Perec) a publié chez Casterman et Spirou. Polyvalent, il est aussi l'auteur de la série «Gustave», à La courte échelle: six romans en quatre ans!
Pour le faire réagir, on n'a qu'à lui dire que la bande dessinée est un art mineur... «Au contraire, c'est un art majeur, répond-il. Comme la poésie, le théâtre ou le roman, la bande dessinée a son public, cultivé, curieux, ludique. Un amateur de BD apprécie aussi les romans de Paul Auster. En BD, tout est à faire et tout est permis. On peut créer des batailles épiques autant que des histoires intimistes. Pour moi, c'est du cinéma... du cinéma de papier.»
Le Québec a participé de près à l'éclatement du genre. Il y a 20 ans, on ne trouvait dans les librairies que des albums cartonnés, en couleurs, de 48 pages. Aujourd'hui, les milliers de titres qu'on présente chaque année dans les salons du livre se distinguent par la diversité des formats et des genres. Roman graphique, BD narrative, manga, strip, comic, histoire illustrée, on peut lire de tout, du plus sombre au plus lumineux, du plus vulgaire au plus pédagogique...
Langue et image
Les scénarios de Phlppgrrd s'ancrent dans sa propre vie. Il a consacré un album complet à sa fille Béatrice et son plus récent titre, Les ravins, relate un de ses voyages fait en Russie. «Disons qu'il s'agit d'histoires largement romancées. Ma vie n'est pas assez intéressante pour être racontée telle quelle!»
La liberté du bédéiste amène le lecteur, dans Une histoire de pêche, au milieu d'un lac des Laurentides, en 1943, où deux hommes dissertent sur l'issue de la guerre. D'un côté de la chaloupe, Winston Churchill; de l'autre, Franklin D. Roosevelt. Au chalet de bois rond au bord de l'eau les attend le premier ministre canadien Mackenzie King, qui servira le whisky et allumera les cigares. Quand Staline frappera à la porte, ils seront si surpris qu'ils jureront de garder le silence sur cette journée, sinon personne ne les croira...
Phlppgrrd étonne par ses références. Il cite Tahar Ben Jelloun, William Blake, Amin Maalouf et Héraclite aussi bien que des écrivains d'ici. Et il possède manifestement une solide formation en histoire de l'art. «Pour moi, la langue est importante. C'est mon matériau de base, tant comme bédéiste que comme scénariste. Tout doit figurer dans les didascalies.»
Les... quoi? «Les didascalies sont des notes sur l'action, le jeu ou toutes sortes de détails liés à l'histoire, précise-t-il. C'est indispensable au cinéma, mais, dans les bandes dessinées, elles sont nécessaires lorsque le scénariste est différent du dessinateur.»
Bon, d'accord. La BD n'est pas un art mineur.
Mathieu-Robert Sauvé
Mercredi 18 mars, de 11 h 45 à 12 h 45, 3200, rue Jean-Brillant, salle B-2215
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