Pourquoi le Québec est-il en retard quant au traitement décent des animaux?

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Solange LefebvreLe texte qui suit est tiré de la conférence d'ouverture que l'auteure a livrée le 10 novembre dernier devant les membres de l'Ordre des médecins vétérinaires du Québec réunis pour leur colloque annuel.

L'école de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal fête son 125e anniversaire, ayant été la première école francophone en Amérique du Nord, alors que la profession née à Lyon fête elle-même son 250e anniversaire. Aussi j'ai pris l'initiative de mener, à l'occasion du congrès annuel de l'ordre professionnel québécois, une réflexion sur les rapports entre cultures, religions et animaux. Une réflexion qui me tient particulièrement à cœur. La raison en est simple: je m'interroge sur les retards importants qu'accuse le Québec dans le traitement décent des animaux. Il est inouï d'y trouver toujours des «fermes à chiots» fonctionnant en toute légalité, alors que des milliers d'animaux de compagnie meurent chaque année, euthanasiés dans une fourrière, étant en manque d'adoption. Il est inouï qu'il ait fallu un reportage-choc de l'émission Enquête, de Radio-Canada (sur la fourrière Le berger blanc, 21 avril 2011), intitulé «Mauvais Berger», pour rappeler que des animaux de compagnie sont traités avec une grande cruauté par certains organismes, en dépit de lois minimales les protégeant. Soudainement – enfin – la population s'intéressait à leur sort, mue par l'indignation qu'ont soulevée des images insupportables (et le tout fut suivi d'un projet de loi renforçant les lois existantes). Il est inouï de savoir, voire horrifiant, qu'en tant que «biens» dont on dispose presque à son gré un nombre très élevé d'animaux en pleine santé se font euthanasier chaque année au mieux par un vétérinaire qualifié, au pire par le maitre lui-même qui ne souhaite pas engager une telle dépense. Nous détenons au Québec un triste record à cet effet. Et que dire des clauses interdisant les animaux de compagnie dans les baux d'un nombre grandissant d'immeubles d'appartements, qui forcent les propriétaires à liquider chaque année leurs petits compagnons?

On rétorquera que les problèmes «plus graves» ne manquent pas (enfants maltraités par exemple, malnutrition dans le monde, ainsi de suite). Mais les mauvais traitements faits aux animaux constituent un aspect révélateur de la violence générale dont une société est capable. Sur le plan culturel, le colloque voulait s'interroger sur le fait que les sociétés anglo-saxonnes s'avèrent plus avancées sur ces aspects. Leurs racines protestantes mais aussi leur culture des droits et de la prise en charge responsable des problèmes sociaux, très développées, contribuent à faire d'eux des activistes se trouvant le plus souvent sur les premières lignes. Surtout, on trouve parmi eux des propriétaires d'animaux de compagnie exemplaires. L'activisme animal serait d'ailleurs né en Angleterre au 19e siècle. Un membre de l'Association des médecins vétérinaires du Québec, le Dr Claude Grenier, a relaté au colloque qu'il avait pratiqué aux États-Unis, où jamais ou rarement on lui demandait de pratiquer l'euthanasie sur un animal de compagnie. Depuis qu'il exerce au Québec, il le fait très souvent, et souvent pour des raisons triviales. Mais que vient faire la religion dans tout cela?

Un mémoire rédigé par le Dr Grenier, passé inaperçu, avait été soumis à la commission Bouchard-Taylor sur le sacrifice animal dans certaines religions (pratiqué non sans cruauté on le devine), à l'initiative de l'Association des médecins vétérinaires du Québec. Ailleurs dans le monde, en particulier dans certains pays d'Europe, en Australie et en Océanie, ces débats sont pourtant très avancés. Plusieurs questions liées aux religions y sont débattues: les abattages rituels et le sacrifice animal par exemple, et les limites à poser à la liberté de religion, au nom du bienêtre animal.

Au colloque du 10 novembre, nos invités appartenant au judaïsme (religion pratiquant l'abattage rituel casher) incluaient le rabbin Orenstein, végétarien, qui expliqua que le processus entier du traitement des animaux destinés à la consommation lui paraissait hautement problématique. Il est vrai que les animaux d'élevage sont souvent maintenus dans des conditions d'existence quasiment intolérables, que le transport des bêtes vers l'abattoir peut être abominable, entrainant dans certains cas la mort d'une partie de la pauvre cargaison. Quant à l'invité de tradition musulmane, il nous surprit en expliquant que l'abattage halal qu'il pratiquait lui-même se soumettait aux règles en vigueur, soit la nécessité d'insensibiliser l'animal avant sa mise à mort. Au bilan, dans ce cas au moins, la qualité du traitement de l'animal paraissait supérieure à bien d'autres. Une médecin vétérinaire se trouvant parmi l'auditoire, musulmane pratiquante, nous expliqua qu'elle refusait de faire des euthanasies d'animaux de compagnie au nom de sa foi («Tu ne tueras point»), ce qui impressionna l'assistance. Pur hasard, un fait divers avait attiré l'attention de certains médias le dimanche précédent, soit le rituel annuel de sacrifice du mouton par des musulmans, dont certains avaient tué l'animal dans une grange abandonnée, sans supervision. Tous les musulmans ne pratiquent pas ce rituel. Mais s'il est pratiqué par certains d'entre eux en dehors des lieux autorisés, on espère des interventions musclées du MAPAQ (pourvu que des lois fermes le lui permettent) afin de s'assurer qu'il est pratiqué décemment. Bref, ces questions et bien d'autres furent soulevées, au nom d'une préoccupation commune pour le bienêtre animal de même qu'en raison d'une grande inquiétude, alors que le Québec tarde à se mettre à jour quant au traitement adéquat des animaux, sur plusieurs aspects. Quant à notre retard culturel, il importe aussi d'y réfléchir. D'ailleurs le problème parait si gravissime qu'il mériterait certainement l'attention d'une commission parlementaire ou au moins d'une étude publique. À l'automne 2009, un groupe de travail présidé par Geffrey Kelley avait déposé un rapport sur les animaux de compagnie. Depuis? Quelques progrès, un dépôt de projet de loi annoncé pour cette semaine, mais beaucoup reste à faire, surtout en matière d’éducation de la population en ce qui a trait aux responsabilités à l’égard d’un animal de compagnie.

Solange Lefebvre
Titulaire de la Chaire Religion, culture et société de la Faculté de théologie et de sciences des religions

 

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