C'est sur le thème «Pratiquer l'anthropologie autrement» que se tenait, le 21 octobre, la première activité du programme de célébration du 50e anniversaire du Département d'anthropologie de l'Université de Montréal. Pour l'occasion, cinq anthropologues qui travaillent en dehors du contexte universitaire et dans des secteurs parfois inattendus ont présenté leur profil de carrière tout en soulignant comment leur formation a été déterminante dans la profession qu'ils exercent.
Anthropologues défroqués
Serge Bouchard, auteur et communicateur bien connu, a fait sa formation en anthropologie dans les années 60, «au moment où des idéologues dénonçaient le trop grand nombre d'étudiants en anthropologie parce que, selon eux, ce dont le Québec avait besoin, c'était des ingénieurs», a-t-il relaté.
À cette époque, l'éveil des peuples autochtones créait un contexte social favorable aux ethnologues désireux d'exercer leur métier à l'extérieur des universités. Après avoir été consultant dans divers projets de développement du Nord, il opte pour la communication quand éclate la «guerre du saumon» sur la rivière Ristigouche, en 1981.
«Je suis devenu écrivain avec un contenu cent pour cent anthropologique et je n'ai jamais regretté d'avoir étudié en anthropologie», a-t-il déclaré, tout en se disant agréablement frappé par la beauté et la jeunesse des étudiants présents dans la salle.
Le cinéaste Bernard Émond est sans doute celui qui, de tous les intervenants, possède le profil le plus éloigné de la pratique traditionnelle de l'anthropologie. Ce qui ne l'empêche aucunement de situer sa profession en continuité avec sa formation d'anthropologue.
«On m'a appris la nécessité de l'attention aux gens et cette attention doit se traduire par l'engagement. Je suis un anthropologue défroqué, mais je pratique mon métier différemment en raison de ma formation.» D'abord documentariste, Bernard Émond passe à la fiction après avoir «frappé un mur» quand il a réalisé que le documentaire ne lui permettait pas de dire ce qu'il voulait dire.
Dans les deux types de production, la préparation demeure la même et laisse paraitre la formation reçue: longue enquête de terrain, partage de la réalité vécue par les personnages, distanciation quant au matériel recueilli et reconstruction de la réalité comme dans les sciences sociales.
À l'évidence satisfait de ses choix, il a tenu à remercier ses professeurs «de ne s'être aucunement souciés de son avenir professionnel» et de ne pas avoir cédé à l'idéologie du «parcours professionnalisant, une horreur qui vise à livrer le matériel humain à l'économie de marché».
Anthropologue et psychiatre
La psychiatrie est un domaine où l'on ne s'attend pas nécessairement à trouver des anthropologues. C'est toutefois la double formation de Sylvaine De Plaen, ethnopsychiatre auprès d'enfants à l'Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, qui a expliqué comment, dans sa pratique clinique, elle est appelée à tenir compte de la culture de ses patients.
«Un enfant tout seul, ça n'existe pas. L'enfant ne se comprend qu'en fonction de son environnement familial et culturel. Il faut donc ouvrir l'espace clinique à tout ce qui traverse l'enfant», a-t-elle mentionné après avoir parlé de trois études de cas fortement marquées par les cultures des pays d'origine des patients.
À ses yeux, anthropologie et psychiatrie se rejoignent non seulement dans le recours au récit mais aussi dans la connaissance de soi qui résulte de la rencontre avec l'autre dans ses différences.
Des anthropologues qui ont «mal tourné»
Le terme «autrement» étant relatif, «c'est peut-être l'université qui fait les choses autrement, a lancé Daniel Chevrier. Dans mon entourage, 90 % des gens que je côtoie font la même chose que moi.» Ce diplômé de l'UdeM est le fondateur d'Archéotec, la première entreprise de consultants en archéologie au Québec.
C'est à ce type d'entreprise que les pouvoirs publics font appel lorsqu'il s'agit d'évaluer le potentiel archéologique d'un site et, le cas échéant, d'effectuer les fouilles nécessaires avant que des travaux de construction soient entrepris. Bien que ce travail comporte une part importante de gestion, «la recherche est exaltante et nous amène à parcourir tout le Québec», affirme-t-il.
Les clients et les mandats de telles firmes varient selon les années et les cycles économiques. Le problème, selon Daniel Chevrier, c'est que des connaissances et des savoir-faire se perdent entre ces cycles parce que certains chercheurs quittent le milieu pendant les périodes creuses.
Laurent Girouard, consultant en archéologie, a déclaré, à la blague, être «un anthropologue qui a mal tourné». Après avoir ouvert le site de fouilles de Pointe-du-Buisson, qui a été pendant plus de 20 ans l'école de fouilles du Département d'anthropologie de l'UdeM, et avoir «imposé la pratique de l'archéologie à Hydro-Québec», Laurent Girouard a quitté l'entreprise d'État pour développer la cartographie numérique appliquée aux territoires autochtones.
Sa cartographie est fondée sur l'occupation des terres de la Côte-Nord par les Innus et reproduit les déplacements évoqués dans leurs récits. «Avant Schefferville et Fermont, une population vivait et circulait de façon ordonnée sur ce territoire et a nommé les lieux en fonction de la topographie. Il y a présentement un mouvement de retour au territoire chez les jeunes Innus, qui veulent refaire les trajets de leurs ainés et utilisent nos cartes à cette fin.»
Pour sa collègue Sylvie Vincent, cofondatrice de la revue Recherches amérindiennes au Québec, il importe d'être conscient du «traquenard de l'inévitable politisation» d'un tel métier. «Nous sommes des anthropologues consultants qui travaillons avec et pour des autochtones dont les demandes se heurtent à un système de justice qui leur est étranger», indique-t-elle.
Dans un tel contexte, deux écueils sont à éviter: l'imposition d'objectifs de recherche par des tiers et l'accent mis sur la collecte de données au détriment de leur interprétation.
Les activités du 50e anniversaire du Département d'anthropologie se poursuivront pendant toute l'année. On peut consulter le programme complet sur le site du département à l'adresse anthro.umontreal.ca.
Daniel Baril
Sur le Web
