«Pas besoin d'être croyant pour croire en des choses dignes de foi», lance Bernard Émond au cours de l'entrevue qu'il accorde à Forum peu avant sa visite à l'Université de Montréal le 24 mars à l'occasion de la Francofête.
Questionné sur son penchant pour les thèmes religieux – son dernier film, La donation, portant sur la charité, a reçu le prix du meilleur long métrage québécois 2009 des Rendez-vous du cinéma québécois cette année –, il affirme qu'on ne peut être insensible à l'un des piliers de la culture québécoise. Ce n'est pas parce que les Québécois ont déserté les églises que la religion catholique a fui l'âme québécoise, prétend-il...
Mais l'homme de 58 ans admet qu'il peut sembler paradoxal de consacrer six années de sa vie à réfléchir aux vertus théologales (ayant Dieu pour objet) quand on a perdu la foi «quelque part durant l'adolescence». Les vertus théologales sont au nombre de trois: la foi, l'espérance et la charité. Pour chacune, le réalisateur a imaginé une histoire qui met l'accent sur une femme confrontée aux limites de ces vertus. «Je l'ai fait à cause de l'aspect subversif de ces vertus. Ces phénomènes renversent l'ordre établi: comment avoir la foi dans un monde désenchanté? Comment faire la charité dans une époque égoïste et comment entretenir l'espérance alors que tout semble sans espoir?» résume le cinéaste.
Dans La neuvaine (2005), l'urgentologue Jeanne Dion (Élise Guilbault) veut se jeter dans le fleuve pour oublier le décès d'un patient. La rencontre d'un jeune homme dont la grand-mère est mourante l'en dissuadera. Dans Contre toute espérance (2007), on suit le parcours de Réjeanne Poulin (Ghislaine Tremblay), qui a tout perdu, mais qui retrouvera une certaine confiance malgré le chaos. La donation, qui clôt la trilogie, remet en scène Jeanne Dion, cette fois appelée à remplacer un médecin de campagne en Abitibi.
Bernard Émond n'a jamais caché que sa formation en anthropologie (acquise à l'Université de Montréal, où il a obtenu un baccalauréat en 1974 et une maitrise en 1977) le sert lorsqu'il tourne des films. «C'est la plus humaine des sciences humaines, indique-t-il. Elle permet d'aller à la racine des choses en abordant au passage l'économie, l'écologie, la littérature, la psychologie, etc.»
En tout cas, c'est à l'Université que Bernard Émond a fait ses premiers pas comme cinéaste. C'était à l'ère de la vidéo portable, qui permettait le cinéma direct. Un professeur d'anthropologie, Asim Balikci, avait sensibilisé quelques étudiants au cinéma ethnographique. «Mon premier film a porté sur une grève d'étudiants dans un cégep. Il n'est pas montrable, mais il a été pour moi une sorte d'initiation», explique le réalisateur en riant.
Un cinéaste littéraire
Fils unique d'un vendeur de voitures et d'une femme au foyer, Bernard Émond a grandi à Outremont, mais il allait souvent retrouver ses cousins dans le quartier Hochelaga, où il a habité par la suite. Pour lui, il est nécessaire de montrer le Québec ouvrier, qu'il soit de milieu urbain ou rural.
La productrice Bernadette Payeur nous confiait, à la sortie de La femme qui boit, que Bernard Émond était «le plus littéraire de nos cinéastes». Grand lecteur, il a toujours un roman ou un recueil de poèmes sous le bras. Il affectionne particulièrement Émile Zola et Honoré de Balzac, et cite Pierre Bourdieu de mémoire. Il aurait pu être romancier. Il a préféré le cinéma, un art «moins difficile», selon lui, et qui permet le travail en groupe. Ses qualités littéraires sont par ailleurs omniprésentes dans la narration de ses films, qu'ils se déroulent à Saint-Denis de Kamouraska ou dans les basfonds de Montréal.
Bernard Émond prétend que son rapport avec la langue est, lui aussi, plutôt anthropologique. «On doit préserver la richesse de la langue parlée en région. Si l'on n'y fait pas attention, elle risque de passer à la moulinette de la mondialisation», souligne cet amoureux des mots qui s'inquiète de la survie de la langue française d'ici quelques générations.
Après sa maitrise, le réalisateur a entamé des études de doctorat qui auraient pu lui ouvrir les portes d'une carrière universitaire. Il a opté pour le septième art. Cinéaste engagé, il se range davantage du côté des Pierre Perreault, Michel Brault et Pierre Falardeau que des Denys Arcand et Yves Simoneau. D'ailleurs, il est un des rares à ne pas se plaindre du manque de fonds disponibles pour tourner. «Nous ne devons jamais oublier que nous travaillons avec l'argent des autres. C'est une réalité qui n'est pas près de changer. C'est correct comme ça. Quand nous devons nous débrouiller avec de petits budgets, cela nous force à être imaginatifs. L'art ne s'accomplit que dans la contrainte», estime-t-il.
La Francofête permettra au public de voir ou de revoir intégralement la trilogie sur les vertus théologales à Ciné-campus les 23 et 24 mars. Par la suite, il pourra rencontrer le réalisateur le 24 mars à 20 h 30.
Mathieu-Robert Sauvé
Bernard Émond sera au pavillon J.-A.-DeSève (6e étage) le mercredi 24 mars à 20 h 30.
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