À son premier trimestre au Département de linguistique et de traduction de l'UdeM, Kim Thuy suit un cours de création littéraire. Elle obtient un gros zéro pour la maitrise de la langue française et un score similaire pour la participation en classe. Son professeur lui demande si elle a songé à un autre métier...
«Je ne maitrise pas assez bien le français pour être traductrice», dit Kim Thuy. Le moins qu'on puisse dire, c'est que cette «lacune» est bien camouflée dans son premier roman, Ru, extrêmement ciselé, où chaque mot semble avoir trouvé sa place. Le livre, qui en est à sa cinquième réimpression ici, a également reçu un accueil dithyrambique en France. Il y est d'ailleurs en lice pour plusieurs prix.
Ru raconte le parcours d'une «boat people» vietnamienne qui, après un passage dans un camp de réfugiés en Malaisie et un voyage dans la cale sale d'un bateau, se retrouve à Granby en 1979, aveuglée par l'éclat du soleil sur la neige et touchée pour toujours par l'accueil des Québécois.
«Johanne m'a tendu la main. Elle m'a aimée même si je portais une tuque au logo de McDonald's, même si je voyageais en cachette dans un camion-cube avec cinquante autres Vietnamiens pour travailler dans les champs des Cantons-de-l'Est après l'école.»
Kim Thuy a minutieusement trié des petits faits de sa vie ou de celle d'autres réfugiés vietnamiens. Sa prose est toute en retenue, mais les destins qui y sont esquissés n'en sont pas moins bouleversants.
«Est-ce par paresse? J'ai raconté l'histoire que je connais le mieux, constituée d'un cocktail de tout ce que j'ai recueilli. Est-ce la mienne? C'est l'univers dans lequel j'ai vécu, mais beaucoup ont vécu des choses bien pires», mentionne-t-elle au cours d'un entretien récent dans un café à Longueuil, où elle habite avec son conjoint et ses deux fils.
«Je portais cette histoire en moi depuis l'adolescence. Cette histoire, c'est celle d'une petite fille vivant dans l'opulence à Saigon, que l'arrivée des communistes a forcée à fuir clandestinement. Elle avait 10 ans à l'époque.»
«Des Vietnamiens me disent “Tu as raconté mon histoire. C'est l'univers dans lequel on a vécu”.» La femme de 41 ans s'est mise à l'écriture lorsque, épuisée par son aventure de restauratrice, elle a dû s'arrêter au moins un mois sur «l'ordre» de son conjoint. Contexte idéal pour un retour sur soi.
Le temps, la famille
Les histoires de Kim Thuy sont suspendues entre passé et futur. La transmission y occupe une place de choix et l'auteure rend hommage à ses parents, qui ont su porter leur regard au loin.
«Pour nous, ils ne voyaient pas les tableaux noirs qu'ils essuyaient, les toilettes d'école qu'ils frottaient, les rouleaux impériaux qu'ils livraient. Ils voyaient seulement notre avenir. Mes frères et moi, nous avons ainsi marché dans les traces de leur regard pour avancer», écrit-elle.
Et ce sont encore ces parents qui ont conduit leurs trois enfants vers des études universitaires. Kim Thuy a persévéré en traduction et obtenu un baccalauréat, avant de passer à la Faculté de droit, qui l'a amenée à devenir avocate d'affaires. Elle est d'ailleurs retournée au Vietnam avec Marc Lalonde pour l'assister dans un projet important avec le gouvernement vietnamien.
Un passage de son livre fait référence à ce retour: elle est dans un restaurant à Hanoï et, bien qu'elle s'adresse au serveur en vietnamien, ce dernier ne croit pas qu'elle puisse être du pays. «Il m'a dit candidement que j'étais trop grosse pour être une Vietnamienne [...] J'ai compris qu'il ne parlait pas de mes 45 kilos, mais de ce rêve américain qui m'avait épaissie, empâtée, alourdie.»
Paule des Rivières
Kim Thuy sera au 3200, rue Jean-Brillant, salle B-4205, le vendredi 19 mars. L'entrée est gratuite.
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