La majorité des jeunes qui vivent dans la rue rêvent d'avoir un partenaire amoureux et des enfants. C'est ce qui ressort d'une étude effectuée par Philippe-Benoit Côté, étudiant au doctorat à l'École de service social de l'Université de Montréal.
«La façon qu'ils vont choisir pour se sortir du milieu n'est pas toujours claire, mais presque tous ont cet objectif. Car ils veulent un appartement et une famille! Seule exception: certains jeunes qui se définissent comme travailleurs du sexe. Dans leur cas, la prostitution fait partie de leur identité et ils désirent continuer à fréquenter ce monde», soutient le chercheur, qui a reçu une bourse doctorale du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) pour réaliser son étude. M. Côté, qui présentera les résultats de ses premières analyses au congrès de l'Acfas le 10 mai, a mené sa recherche auprès de 40 jeunes rencontrés sur le «terrain» par l'intermédiaire de divers organismes communautaires.
En bon universitaire, il a voulu comprendre ce que représente la vie dans la rue pour ces jeunes âgés de 18 à 32 ans. «J'ai essayé de saisir le rapport entre l'appartenance au milieu de la rue et la place que les jeunes accordent à l'amour et à la sexualité dans leur vie», explique Philippe-Benoit Côté.
Cinq conceptions
Des analyses qualitatives préliminaires relatives aux propos de 29 sujets ont permis de dégager une typologie des interactions amoureuses et sexuelles des jeunes. On trouve, dans un premier temps, l'amour et la sexualité considérés à partir de la capacité du conjoint à fournir un logement ou la sécurité. C'est ce que le chercheur nomme «l'amour marchand» et qui inclut souvent l'acheminement régulier de drogue. Cette catégorie rassemble le plus d'individus. «Les jeunes de la rue sont méfiants, ils craignent de se faire manipuler et exploiter. Ils tissent des liens amoureux avec d'autres jeunes afin de se protéger et de pourvoir à leurs besoins», indique Philippe-Benoit Côté.
Pour d'autres, l'amour et la sexualité sont davantage utilisés dans une logique d'acquisition d'un statut social. Dans cette deuxième conception, rapportée principalement par les jeunes hommes, l'investissement amoureux est vu comme une façon d'acquérir un statut particulier dans la rue. Leur appartenance au milieu est très forte et ils n'hésitent pas à avoir recours à des moyens illicites pour gagner de l'argent, notamment la vente de drogue.
Un autre groupe réunit des jeunes qui ont une aversion pour le système capitaliste et bourgeois. Ils ont une forte appartenance au milieu de la rue qui leur permet de se dissocier d'un mode de vie traditionnel qui ne les rejoint pas. «Pour eux, l'amour et la sexualité sont des manières privilégiées de s'intégrer à un groupe de pairs et d'obtenir la reconnaissance de leur identité marginalisée.»
À l'opposé, ceux qui ont honte des stigmates de l'itinérance ont une conception qui s'articule autour d'un désinvestissement amoureux. «Ils n'ont pas une grande appartenance au milieu, précise M. Côté. Ils sont plutôt solitaires et ne veulent pas établir de relations avec les autres. Leur objectif est de se réinsérer socialement le plus vite possible contrairement aux jeunes qui se définissent comme travailleurs du sexe. Pour ces derniers, leur perception de l'amour et de la sexualité met en relief un investissement total de l'expérience sexuelle. Leur travail fait obstacle à l'expérience amoureuse.»
Différentes conceptions du travail du sexe
Mais qui sont ces jeunes? «Ils sont loin de constituer un groupe social homogène et distinct, répond Philippe-Benoit Côté. Certains viennent d'un milieu défavorisé alors que d'autres sont issus de familles aisées ou de la classe moyenne. Une minorité des jeunes rencontrés habitaient en appartement, mais continuaient de fréquenter les organismes communautaires qui viennent en aide aux sans-abris comme les Auberges du cœur, RÉZO et Chez Pops.
Selon Philippe-Benoit Côté, les jeunes de la rue ne sont pas tous des consommateurs de drogue et des itinérants. En fait, il n'y a pas, à son avis, de profil type du jeune de la rue même s'il semble exister des similitudes dans les trajectoires de vie et les expériences. Le sens que prend pour eux le milieu de la rue varie donc considérablement. Par exemple, pour un squeegee – qui nettoie les parebrises des voitures immobilisées à un feu rouge en échange de quelques pièces de monnaie –, la rue peut représenter un désir de différenciation sociale, une manière de se dissocier, temporairement ou définitivement, d'un mode de vie classique.
Les témoignages recueillis montrent également l'hétérogénéité des représentations amoureuses et sexuelles des jeunes de la rue selon leur groupe d'appartenance. «La conception du travail du sexe entre autres n'est pas la même pour chaque groupe», affirme Philippe-Benoit Côté. Pour ceux qui se prostituent, c'est un travail. Ce moyen de gagner de l'argent est très mal perçu chez les punks. Paradoxalement, l'idée de se donner sexuellement de façon volontaire et pour rien aux autres membres du groupe semble acceptée chez ces jeunes. Cela leur permet de créer des liens et de mieux s'intégrer au groupe tout en préservant leur estime de soi, contrairement à la prostitution.
Par ailleurs, la plupart parlent assez négativement de leurs parents. Mais le bilan de leur expérience dans la rue est plutôt positif. «Selon eux, ils ne se seraient pas rendus là où ils sont sans les connaissances acquises dans ce milieu, souligne Philippe-Benoit Côté. Ils disent avoir retiré beaucoup de cette expérience de vie. Dans leurs perspectives d'avenir, la majorité d'entre eux parlent toutefois de s'en sortir... Leur idéal est d'arrêter de consommer de la drogue, de lâcher la prostitution et d'avoir un appartement et une famille.»
La recherche doctorale de M. Côté est dirigée par Céline Bellot, professeure à l'École de service social de l'UdeM, et codirigée par Martin Blais, du Département de sexologie de l'UQAM. L'étude bénéficie d'une subvention du CRSH accordée au professeur Martin Blais et à sa collègue Hélène Manseau.
Dominique Nancy
Conférence au 78e Congrès de l'Acfas
Le 10 mai à 9 h à la salle B-413 de l'École Polytechnique
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