La tragédie de Chapais 30 ans après : entre silence et résilience

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Le nom de la ville reste associé à la tragédie même si le silence a été fait autour du drame.À moins d'être né après 1980 ou d'avoir été sur une autre planète en janvier de cette année-là, le nom de la ville de Chapais reste associé à la tragédie qui a couté la vie à 48 personnes brulées vives dans l'incendie d'une salle communautaire le soir du 1er janvier. Vingt ans plus tard, la travailleuse sociale Thérèse Villeneuve a entrepris de consacrer son doctorat au drame humain qui a marqué à jamais cette petite municipalité du Nord-du-Québec; elle présente cette semaine au congrès de l'Acfas les résultats de sa recherche-action menée auprès de 60 personnes – survivants, endeuillés, intervenants et élus municipaux – qui ont vécu le drame de près.

On se souvient que l'incendie a été provoqué par un geste irréfléchi d'un jeune fêtard, Florent Cantin, qui a approché son briquet à plusieurs reprises d'une décoration de sapinage pour «faire une farce». Mais, dans son rappel des faits, la chercheuse, aujourd'hui chargée de cours à l'École de service social de l'Université de Montréal, attire l'attention sur des aspects de l'incendie que les médias n'ont pas rapportés ou qui auraient même été cachés à la population (voir l'encadré).

L'omerta

Thérèse Villeneuve était travailleuse sociale à l'Hôtel-Dieu de Montréal lorsque la tragédie est arrivée et l'idée d'aller voir comment une communauté de 3500 habitants pouvait traverser une telle épreuve a de suite germé dans son esprit. Quand elle réalise son projet en 2000, elle est très bien accueillie à Chapais, mais se rend compte que c'est la loi du silence qui prévaut depuis 20 ans.

«Les archives municipales ne font aucune mention de l'incendie et les enfants n'ont jamais entendu parler de cette histoire à l'école», affirme-t-elle. Une mère a même interdit à toute sa famille de rencontrer la chercheuse. «Quand un drame de ce genre survient, on ne parle que de ça dans les semaines qui suivent, puis le silence devient la règle au travail, dans les familles et dans la communauté.»

Selon les autorités municipales qu'elle a rencontrées, tout le monde se portait bien à Chapais; à ses yeux, c'est du «déni généralisé».

En règle générale, les résidants ont toutefois très bien collaboré. «Enfin on s'intéresse à nous», lui a-t-on dit. Les témoignages font état de vies brisées, d'amitiés rompues, de couples séparés, de deuils longs et difficiles, de poursuites judiciaires et de recherche de boucs émissaires. Et l'on en veut évidemment à Florent Cantin, d'autant plus qu'il a été le centre d'intérêt des médias.

Thérèse VilleneuveRésilience

La prise en charge gouvernementale des victimes et des endeuillés ayant été minimale, les habitants de Chapais ont dû surmonter l'épreuve par leurs propres moyens. «Les gens sont revenus à la vie normale, mais il leur a fallu de 10 à 15 ans pour y parvenir», déclare Thérèse Villeneuve.

L'une des attitudes de résilience qui a le plus étonné la chercheuse, du moins par l'importance qu'elle a prise, est la comparaison sociale qui amène les victimes à se comparer à des personnes vivant une situation pire que la leur. Une mère, par exemple, raconte que, même si elle a perdu un de ses enfants, elle n'est pas la plus touchée parce qu'une autre en a perdu trois!

D'autres encore se sont lancés à corps perdu dans le travail ou dans le sport jusqu'à en faire une obsession. Si le retour au travail est un signe de guérison, la fuite, le déni ou la minimisation des pertes peuvent compliquer le deuil, estime la travailleuse sociale.

Chez les femmes au foyer, le processus de deuil peut être plus complexe. La religion a servi de bouée de sauvetage à certaines d'entre elles alors que d'autres ont plutôt choisi l'écriture ou la peinture.

Des survivants sont devenus des aidants naturels en prenant soin d'autres victimes ou de leurs enfants. «L'altruisme est une bonne forme de résilience, car le dévouement à autrui permet d'éviter le conflit intérieur et le fait de se faire aimer entraine un effet positif», écrit Thérèse Villeneuve.

Comme c'est également le cas dans d'autres situations dramatiques, plusieurs mariages ont été célébrés à Chapais après le sinistre: «Se marier et avoir des enfants est une façon de s'accrocher à la vie.»

La chercheuse a par ailleurs constaté que le type de recherche-action qu'elle a effectuée a eu un effet bénéfique sur les endeuillés. «Ceux qui ont accepté de parler en ont éprouvé un grand soulagement. Les entrevues ont suscité des discussions qui n'avaient jamais eu lieu dans les familles ou au travail. Le fait de pouvoir en parler en profondeur sans s'écrouler a été vécu comme un signe de guérison.»

Elle attribue l'ouverture dont les témoins ont fait preuve à son approche empathique héritée de son expérience de travailleuse sociale.

Daniel Baril

Conférence au 78e Congrès de l'Acfas
Le 11 mai à 13 h à la salle M-201 de l'École Polytechnique


 

Conditions réunies pour un drame

«On a mis toute la responsabilité du drame de Chapais sur le dos du jeune Cantin, mais le rapport de la Direction générale de la prévention des incendies du ministère des Affaires municipales fait état de nombreuses irrégularités du côté de la sécurité des lieux», déclare Thérèse Villeneuve.

Par exemple, les fenêtres du bâtiment construit en 1957 et qui appartenait à la mine de cuivre Falconbridge avaient toutes été bouchées pour éviter le vandalisme. Cette obstruction a empêché l'évacuation de la fumée et des gaz, qui se sont embrasés. La décoration de sapinage était en place depuis près d'un mois et bloquait partiellement l'entrée principale de la salle. Le revêtement du plafond était lui aussi très inflammable et aurait dû être recouvert d'un enduit ignifuge. Le nombre maximal de personnes pouvant être contenues dans la salle avait été dépassé. Le seul pompier volontaire en service sur les lieux avait obtenu son congé à une heure du matin, soit une quinzaine de minutes avant le déclenchement de l'incendie.

Il a fallu cette tragédie pour que le gouvernement du Québec revoie ses critères de sécurité dans les endroits publics.

Des 48 décès, 41 sont survenus sur-le-champ et 7 dans les jours qui ont suivi. On a également dénombré une cinquantaine de blessés, dont plusieurs gravement brulés, en plus de 38 enfants devenus orphelins.

Selon la chercheuse, trois autres décès seraient indirectement attribuables à cet incendie: un jeune homme, qui avait perdu tous ses amis, s'est suicidé l'été d'après; un autre, gravement affecté psychologiquement, s'est tué en s'adonnant à un sport extrême en moto; un troisième, brulé et mutilé, s'est enlevé la vie 20 ans plus tard.

Sans parler d'une religieuse enseignante qui a vu disparaitre 17 de ses anciens élèves et qui est tombée gravement malade, et de ceux qui sont devenus claustrophobes ou qui ont sombré dans la toxicomanie.

D.B.

 

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