| Des étudiants consomment du Ritalin |
| 24 novembre 2008 | |
Éric Racine examine les perspectives éthiques sur l’utilisation du méthylphénidate pour accroitre les performances cognitives![]() Après les cyclistes du Tour de France et des athlètes olympiques, ce sont les étudiants des universités qui sont pris en faute. De nombreuses études américaines, françaises et scandinaves confirment la tendance: les étudiants consomment des médicaments qui ne leur sont pas prescrits pour améliorer leur performance scolaire. Parmi les substances concernées, le méthylphénidate, mieux connu sous le nom de Ritalin, a la cote, selon un sondage effectué en 2008 par la revue Nature. Le quart des répondants avait déjà pris du Ritalin, du Provigil ou des bêtabloqueurs pour accroitre leur concentration et leur mémoire. Qu’en est-il au Canada et au Québec? «Chez nous, les données sur la consommation de Ritalin à des fins non médicales sont quasi inexistantes. Mais on a toutes les raisons de croire que le phénomène n’est pas différent de ce qui se passe dans d’autres établissements universitaires nord-américains», affirme Éric Racine, directeur de l’Unité de recherche en neuroéthique à l’Institut de recherches cliniques de Montréal et chercheur associé à la Faculté de médecine de l’UdeM. «La neuroéthique, une nouvelle branche de l’éthique biomédicale, se consacre à l’examen des enjeux liés aux avancées spectaculaires des neurosciences afin d’améliorer la recherche et les soins de santé», explique le bioéthicien. Les ordonnances de médicaments agissant sur le système nerveux central délivrées à l’encontre de directives sont au cœur des travaux des chercheurs de ce domaine. «L’une des rares études canadiennes sur la prévalence de l’usage non thérapeutique de stimulants a été réalisée dans les Maritimes», précise M. Racine. Les résultats de la professeure Christiane Poulin, de l’Université Dalhousie, à Halifax, démontrent que les taux de consommation chez les jeunes du secondaire étaient en 1998 comparables à ceux de nos voisins du Sud: 8,5 % pour le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse, l’Île-du-Prince-Édouard et Terre-Neuve-et-Labrador, et 12,1 % aux États-Unis. Au Québec, un chercheur de l’Université McGill a mené en 2005 une enquête auprès d’étudiants qui avaient pris du Ritalin; il voulait connaitre les motivations sous-jacentes à sa consommation pour des besoins autres que médicaux: 30 % d’entre eux en prenaient ponctuellement pour étudier. Ils se procuraient les petites capsules auprès d’une connaissance ayant une ordonnance. La tendance qui se dessine depuis une quinzaine d’années au pays préoccupe le professeur Racine, qui a voulu examiner les perspectives éthiques sur le sujet. Avec Cynthia Forlini, une étudiante en bioéthique de l’Université de Montréal, il a constitué une série de groupes de discussion, 9 au total, composés de 15 professionnels de la santé, 29 étudiants à l’université et 21 parents d’étudiants inscrits dans un établissement universitaire du Québec. Première du genre, l’enquête confirme les craintes du chercheur. «Les pressions sociales décrites par les participants risquent de conduire à une acceptabilité éthique grandissante quant à l’utilisation du Ritalin pour augmenter les performances cognitives.» Les résultats de l’étude ont été présentés au congrès de la Neuroethics Society, qui a eu lieu les 13 et 14 novembre à Washington. Pilule de la performance Quoique la majorité des gens se disent peu enclins à autoriser une telle consommation, l’étude révèle un paradoxe. Face à la pression sociale concernant la productivité, certains s’interrogent sur le statut même du produit. «Pourquoi le Red Bull est correct et pas le Ritalin ?» a lancé un parent. Des boissons naturelles, présentées comme des «stimulants» de la mémoire, voire les bronchodilatateurs efficaces contre l’asthme et le méthylphénidate trouveraient ainsi grâce aux yeux de quelques-uns. ![]() Éric Racine Plus ambivalents que les professionnels de la santé, les étudiants et les parents croient généralement que le recours au Ritalin à des fins non thérapeutiques relève d’un choix autonome et individuel. «C’est pareil pour quelqu’un qui décide de fumer», a affirmé un étudiant d’un groupe de discussion. Ils admettent toutefois que, de nos jours, les exigences liées à la performance placent les individus, particulièrement les étudiants des universités, dans une situation presque sans issue. «Soumis à la double contrainte de performer tout en respectant leurs valeurs propres, les étudiants qui ne prennent pas de pilules se voient désavantagés comparativement aux autres», a signalé un professionnel de la santé. «Euh, je ne veux pas en prendre, mais je pense que je ne pourrai pas vraiment faire autrement si ça devient la norme», s’est inquiété un autre étudiant. «Moi, j’en ai déjà pris pendant les semaines d’examen. Je devais étudier tard le soir pour réussir», a raconté un jeune homme dont l’expérience du Ritalin remonte au baccalauréat. Selon Éric Racine, le contexte semble inciter à l’acceptabilité sociale. «Beaucoup de répondants font état de pressions sociales, souligne le chercheur. Ils adoptent alors une morale libérale. Mais leurs propos sont empreints d’une sorte de croyance automatique dans l’autonomie qui ne remet pas en cause les attentes de la société.» En clair, ils se heurtent à la réalité et ils vivent avec ces attentes, sans nécessairement les mettre en doute, sans se sentir maitres de leur choix. «Jusqu’où cela ira-t-il?» Destiné à l’origine aux enfants de plus de six ans aux prises avec un trouble de déficit d’attention avec hyperactivité (TDAH), le Ritalin a connu une popularité croissante depuis 18 ans, dont une augmentation de sa consommation de 311 % chez les adolescents américains entre 1990 et 1995. De l’avis de certains spécialistes, la volonté de limiter les couts médicaux n’a fait qu’accentuer les pressions économiques sur les médecins pour régler au plus vite les problèmes des jeunes par la prescription d’un «médicament à résultat rapide». Pourtant, son mécanisme d’action n’est pas encore totalement élucidé et l’on ne connait à peu près rien de ses effets à long terme. À vrai dire, le Ritalin fait encore l’objet de nombreuses études. Celles-ci se penchent notamment sur son utilisation dans le traitement d’autres maladies telles que la narcolepsie, la dépression de l’adulte ou encore le cancer. Éric Racine reconnait les bienfaits thérapeutiques du Ritalin chez les jeunes atteints de TDAH et il se dit en faveur de sa consommation… «lorsque toutes les autres possibilités de traitement ont été explorées». Il met toutefois en garde contre la tendance actuelle d’usages non médicaux. «Ce n’est pas parce que plusieurs en prennent que cela est sécuritaire», prévient le professeur. Il se questionne par ailleurs sur l’usage des améliorants de performance dans le contexte du vieillissement de la population. «Va-t-on, pour réduire les couts en santé, donner ce médicament aux gens âgés afin d’accroitre leur autonomie et ainsi de les garder chez eux plus longtemps, comme l’a suggéré une récente commission britannique? De la même façon, quand on aura mis au point des médicaments pour le traitement de la maladie d’Alzheimer, certains individus en santé risquent de vouloir en prendre dans le but d’améliorer leur mémoire… Jusqu’où cela ira-t-il et quelles seront les valeurs privilégiées ?» Dominique Nancy
(Photomontage: Benoît Gougeon) |