ÉCONOMIE - Une vie humaine vaut 1,5 million de dollars
19 février 2008

Combien vaut une vie humaine ? Approximativement 1,5 million de dollars si l’on se fie aux montants tutélaires ou officiels utilisés par les gouvernements des provinces canadiennes dans leurs calculs de rentabilité des projets de transport. Mais, pour Marc Gaudry, professeur au Département de sciences économiques de l’Université de Montréal, ce montant est trop bas à la lumière des comportements des conducteurs sur les routes, du moins au Québec. Un montant trop bas contribue à la surestimation de la rentabilité des routes et mène à la construction de trop de voies de circulation.

« Lorsqu’un gouvernement bâtit une route, il a le choix de dépenser plus ou moins d’argent pour la rendre plus ou moins sécuritaire. Pensons au remplacement d’un passage à niveau par un viaduc. Disons que les travaux coutent trois millions et qu’ils permettent de sauver en moyenne deux vies par année. La décision du gouvernement d’entreprendre ou non les travaux nous donne un bon indice du prix qu’il accorde à la vie humaine. Dans beaucoup de cas, on utilise une valorisation officielle grâce à laquelle il est possible de calculer la rentabilité dite “sociale ou complète” du projet et de le comparer avec d’autres dont les implications sécuritaires ou les avantages et les inconvénients sont différents. »

Mais alors, les questions fusent : 1,5 million de dollars pour une vie humaine, est-ce suffisant ? Ou trop généreux ? Et vous, quel prix attachez-vous à votre vie ? Et à celle de votre belle-mère ? Le professeur a sorti son arsenal d’équations mathématiques. « Je voulais savoir si le million et demi des gouvernements correspondait à ce que les Canadiens estimaient être un juste prix. »

Marc Gaudry s’est intéressé à une nouvelle méthode directe pour établir cette valeur de la vie humaine : le comportement des conducteurs lorsqu’ils se retrouvent derrière le volant. D’une part, leur prise de risque se mesure à la manière dont ils diminuent par exemple les risques d’avoir un accident léger, avec dommages matériels seulement, pour augmenter ceux de subir un accident avec dommages corporels (des blessures ou même la mort) : ainsi font-ils des arbitrages entre les risques d’accidents de diverses gravités et révèlent-ils par le fait même leur valorisation concrète. L’économiste déduit alors que le nombre d’accidents mortels « échangés » contre un grand nombre d’accidents matériels (arbitrage tiré d’un modèle qui les explique) implique pour les conducteurs sur le réseau routier du Québec une valeur implicite de la vie humaine plus grande que 1,5 million de dollars.

La méthode de calcul directe élaborée par l’économiste possède des dimensions plus complexes, « toujours dérivées de la façon dont les automobilistes votent avec leur pied sur l’accélérateur », illustre-t-il. Les calculs statistiques supplémentaires sur les arbitrages entre les trois premiers moments de l’occurrence des accidents qu’effectue le professeur échappent aux non-initiés.

Marc Gaudry admet que son analyse est provocatrice. « Ça ne plait pas aux gens lorsqu’on réduit la vie à une question de probabilité semblable à un problème de placement. Pourtant, qu’on le veuille ou non, on attribue une valeur économique à la vie humaine dans plusieurs circonstances. Les juges qui doivent accorder une compensation aux familles dont un membre est mort dans un accident de la route le font constamment. » Au Québec, exceptionnellement, ces montants sont définis par la Loi sur l’assurance automobile et non par la cour. Quelle est l'indemnité maximale versée à la personne à charge d'une victime décédée ? La somme de 48 341 $. Autant boucler votre ceinture et acheter plus de polices d’assurance sur un marché libre : vous le valez bien ! Ou le valez-vous vraiment ?

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Chercheur :

Marc Gaudry

Courriel :

marc.gaudry@umontreal.ca

Financement :

Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada,

Association des chemins de fer du Canada, Transports Canada