| Les «girouettes politiques» ont parfois raison |
| 03 novembre 2008 | |
Mais, en cas de motif non fondé, le transfuge risque d’en payer le prix, estime Éric MontpetitTout le monde en convient: «Un politicien qui change d’avis en cours de mandat est rapidement discrédité. On dit de lui qu’il est une girouette», écrit Éric Montpetit dans sa contribution à l’ouvrage collectif La politique en questions (PUM, 2008), publié à l’occasion du 50e anniversaire du Département de science politique. Mais le titre de l’article du politologue est volontairement ambigu: «Peut-on faire l’éloge de la girouette?» À partir du cas de Margaret Thatcher, qui en 1980 refusait de changer son orientation économique malgré une crise qui commandait un plus grand interventionnisme de l’État, Éric Montpetit soutient qu’il n’y a rien d’odieux à ce qu’un politicien ou un parti au pouvoir change d’avis en cours de mandat si c’est pour éviter l’aggravation d’un problème. ![]() «J’irais même jusqu’à affirmer que le changement d’avis est nécessaire», écrit-il. Nécessaire parce que la politique n’est pas une science infuse et que, mis en présence de nouveaux faits, un politicien peut admettre que les mesures qu’il a soutenues ne sont plus défendables. Cette analyse peut-elle aussi s’appliquer aux transfuges politiques? «Si nous poussons la logique à l’extrême, oui, répond le professeur. Après l’échec des accords du lac Meech, par exemple, Lucien Bouchard a quitté le Parti conservateur pour créer le Bloc québécois parce que la situation ne justifiait pas qu’il demeure au sein du parti avec lequel il avait été élu. Personne au Saguenay n’y a vu de trahison.» Verdict de l’électorat Dans le cas des deux ex-députés adéquistes André Riedl et Pierre Michel Auger, passés au Parti libéral il y deux semaines, l’avis d’Éric Montpetit n’est pas forcément le même. Les deux politiciens ont sévèrement critiqué le chef de l’Action démocratique du Québec (ADQ) pour son manque d’écoute et de vision économique, mais des préoccupations électoralistes étaient facilement perceptibles dans leurs propos. Ils affirmaient notamment qu’il était devenu «gênant» de s’afficher député adéquiste à cause de la baisse de popularité du parti. «Je n’ai pas vu en quoi ils n’étaient pas d’accord avec les orientations de fond de l’ADQ ni en quoi ils étaient plus à l’aise avec celles du Parti libéral, affirme le professeur. Il ne semble pas y avoir de changement d’avis de leur part et le geste relève davantage de l’opportunisme politique.» En un certain sens, le chef de l’Action démocratique, Mario Dumont, est lui-même un transfuge puisqu’il a quitté le Parti libéral pour fonder l’ADQ. «Mais Mario Dumont a quitté le Parti libéral pour appuyer le rapport Allaire sur la question nationale; il avait donc de bonnes raisons pour justifier son geste», rappelle Éric Montpetit. ![]() Éric Montpetit C’est ce genre de mouvement que le politologue juge nécessaire selon les circonstances. «Une façon de maintenir la démocratie pour un politicien est de dialoguer avec les électeurs et la force des arguments peut conduire à des changements d’opinion. Mais il faut que les motifs soient convaincants, sinon l’électeur risque d’y voir une trahison.» La politique fédérale nous en a fourni un cas tristement célèbre: David Emerson. Élu avec le Parti libéral en 2004, il a occupé le poste de ministre de l’Industrie jusqu’à l’élection de 2006, où il a été reporté au pouvoir, toujours en tant que candidat du Parti libéral. Mais l’élection a été remportée par le Parti conservateur; deux semaines après le scrutin, David Emerson traversait la Chambre des communes pour redevenir ministre cette fois au sein du gouvernement conservateur. «Il n’a jamais justifié son geste et n’a fait valoir aucun changement d’avis; c’était par ambition politique et rien d’autre. La grogne de ses électeurs a fait qu’il ne s’est pas représenté à l’élection d’octobre dernier», souligne Éric Montpetit. Lorsqu’un député quitte son parti parce qu’il est en désaccord avec une ou plusieurs de ses composantes, il siège habituellement comme indépendant. Les cas d’André Riedl, de Pierre Michel Auger et de David Emerson, qui ont rejoint directement les rangs du parti au pouvoir, semblent être des exceptions. Selon le politologue, les deux ex-adéquistes risquent de gouter à la même médecine que David Emerson s’ils ne parviennent pas à convaincre leur électorat de la pertinence de leur changement de cap. C’est ce qu’on saura dans quelques semaines.
Daniel Baril |