Homo symbolicus
31 mars 2008

Le philosophe Benoît Dubreuil remet en question la thèse liant la production d’objets symboliques et les fonctions du langage

Benoît Dubreuil
Selon Benoît Dubreuil, une habileté cognitive liée à la compréhension de la pensée des autres serait à la source de la production d’objets symboliques apparus il y a 100 000 ans.

 

Pourquoi l’être humain s’est-il mis à produire, il y a plus de 100 000 ans, divers objets décoratifs et symboliques comme il ne l’avait jamais fait auparavant? Ces artéfacts, qui deviennent très abondants à partir de -50 000 ans, révèlent une pensée abstraite poussée et ont été attribués par plusieurs chercheurs à l’émergence du langage.

Benoît Dubreuil remet en question cette interprétation qui, à son avis, manque de fondements convaincants. Diplômé en philosophie de l’UdeM et de l’Université libre de Bruxelles, il était invité le 20 mars par le Département de philosophie à présenter son hypothèse sur l’évolution des comportements symboliques et le développement de la culture.

Le gène du langage

«Le lien entre le langage et les artéfacts symboliques comme les parures, les sépultures, l’utilisation de pigments ou la standardisation dans la fabrication d’outils se fonde sur l’idée que nous utilisons aussi le langage pour communiquer des symboles et que ces comportements feraient appel aux mêmes fonctions cognitives. Mais ce lien est loin d’être évident», affirme Benoît Dubreuil.

L’hypothèse a toutefois eu son heure de gloire en 2002, lorsque des chercheurs de la société Max-Planck pour le développement de la science ont mis au jour un gène essentiel au langage, le gène FOX-P2. Chez l’humain, ce gène présente deux mutations qui le distinguent de celui des autres primates et son inhibition entraine des troubles du langage. Les chercheurs avaient estimé que les mutations étaient survenues il y a environ 200 000 ans et auraient permis le développement d’un langage symbolique.

Mais depuis, les travaux d’une équipe internationale ont montré que le néandertalien était doté de la même variante du gène FOX-P2. Les mutations remontent donc à notre ancêtre commun ayant vécu il y a 300 000 ou 400 000 ans et qui, de toute évidence, n’a pas laissé les mêmes artéfacts culturels.

Benoît Dubreuil souligne également qu’il y a une distinction sémantique à faire entre le symbole en tant que signe arbitraire référant à un objet (pictogramme, mot, geste, etc.) et le symbole en tant qu’objet réel représentant un concept ou une valeur, par exemple une parure évoquant un statut social élevé. Les études sur les enfants et les primates permettent d’observer que ces deux formes de représentation symbolique sont distinctes.

«Les enfants de un an et deux ans ainsi que les chimpanzés sont très bons pour employer des signes qui renvoient à des objets réels, avance le chercheur. Mais vous ne verrez jamais un chimpanzé se servir d’un vêtement pour exprimer symboliquement son rang social. La création de véritables artéfacts symboliques requiert davantage que la simple fonction de référence.»

La théorie de l’esprit

D’autres chercheurs ont fait reposer l’apparition des objets culturels sur le développement des capacités cognitives rendant possible la «théorie de l’esprit», c’est-à-dire la capacité de se représenter les états mentaux des autres. Cette habileté est indispensable au type de relations sociales d’Homo sapiens mais, selon Benoît Dubreuil, l’hypothèse manque de précision puisque le concept de théorie de l’esprit s’appuie sur plusieurs fonctions différentes dont les émotions, la mémoire, l’attention ou encore l’inhibition.

L’hypothèse qu’il émet, celle de la perspective spatiale, se situe toutefois dans cette ligne, mais en ciblant de façon plus précise le mécanisme concerné par la production d’objets symboliques. «La perspective spatiale désigne la capacité d’avoir une représentation de perspectives opposées sur un objet, explique-t-il. Ce mécanisme cognitif d’ordre général est en jeu dans plusieurs fonctions de la théorie de l’esprit, dont l’attribution de fausses croyances aux autres, la distinction entre l’apparence et la réalité et la capacité de se représenter la façon dont les autres perçoivent un objet de leur angle de vue. Le mécanisme entre aussi en jeu dans la création d’objets symboliques, qui nécessite la capacité de comprendre comment l’autre se représentera un objet.»

Cette capacité se développe entre quatre et cinq ans chez l’enfant, soit à l’âge où il commence à comprendre des symboles abstraits comme l’écriture, et semble absente chez les grands singes.

L’avantage d’une hypothèse basée sur un dispositif d’ordre général est qu’elle permet d’expliquer l’apparition, en même temps dans l’histoire de l’évolution, de diverses innovations culturelles qui semblent logiquement reliées les unes aux autres. En plus des objets symboliques, les objets décoratifs, la transmission culturelle accélérée, la structuration de l’habitat en fonction de zones spécialisées, la standardisation de l’outillage, l’établissement de réseaux d’échange sur de longues distances et les aspects pragmatiques du langage pourraient reposer sur cette même habileté.

Un défi à relever

Le défi d’une telle hypothèse est de parvenir à associer des comportements observables par des artéfacts archéologiques avec l’apparition de nouvelles capacités cognitives qui elles ne laissent pas de traces.

Benoît Dubreuil ne pense pas à une mutation unique comme dans le cas du gène FOX-P2 puisque plusieurs fonctions sont concernées dans la perspective spatiale. Il croit que des changements à la jonction des lobes pariétal et temporal, liés à l’attention portée sur des perspectives opposées, pourraient étayer son hypothèse.

La neuroanatomie archéologique permet à l’occasion de révéler de telles transformations. En 2004, le biologiste italien Emilano Bruner a établi que l’une des principales différences entre le cerveau du néandertalien et celui d’Homo sapiens a trait à l’expansion des lobes pariétaux chez ce dernier. Une piste que surveille attentivement Benoît Dubreuil.

Daniel Baril