| La vision entrave l’audition chez les personnes sourdes porteuses d’un implant |
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| 11 février 2008 | |
Les stimulus visuels peuvent nuire à la perception de la parole chez les porteurs d’un implant cochléaire![]() En réadaptation, on dissimule le mouvement des lèvres pour entrainer la perception auditive chez le porteur d’un implant cochléaire. L’hypothèse circule depuis un certain temps dans le domaine de la neuropsychologie: l’efficacité de l’implant cochléaire chez les personnes sourdes ne dépendrait non pas de l’appareil lui-même, mais plutôt de la plasticité cérébrale. En effet, il a été démontré que, dans les cas de surdité profonde, le cerveau se réorganise de telle sorte que le cortex auditif est pris en charge par la région cérébrale voisine, celle de la vision. La perception de stimulus visuels de mouvement active ainsi les aires auditives, ce qui permet aux personnes sourdes d’acquérir des habiletés à communiquer grâce au langage des signes et à la lecture labiale. Si cette réorganisation des sens survient avant la pose de l’implant cochléaire, la personne sourde captera moins bien les signaux auditifs, étant trop sollicitée par les stimulus visuels, notamment le mouvement des lèvres de ses interlocuteurs. Cela explique pourquoi la performance de l’implant cochléaire est spectaculaire chez les enfants en bas âge, car leur cortex n’a pas eu le temps de se modifier. Une récente étude objective du Centre de recherche en neuropsychologie et cognition de l’UdeM affirmait que les porteurs de l’implant cochléaire dont les capacités auditives demeurent faibles ont subi une réorganisation des aires cérébrales plus importante préalablement à l’insertion de l’appareil. ![]() François Champoux Le doctorant en sciences biomédicales (option audiologie) et chargé de cours à l’École d’orthophonie et d’audiologie François Champoux a souhaité étudier plus à fond cette interférence auditivo-visuelle en procédant à une étude comportementale sur 17 sujets porteurs d’un implant cochléaire. Certains d’entre eux percevaient très bien la parole grâce à l’appareil électronique, alors que les autres présentaient toujours des difficultés auditives. Les premiers étaient désignés comme «performants» et les seconds comme «moins performants». Il a observé une chute de l’audition pouvant atteindre cent pour cent chez les porteurs les moins performants lorsque ceux-ci étaient en présence de stimulus visuels de mouvement incongrus. Cela signifie, par exemple, qu’un porteur de l’implant peu performant entendra moins bien ce que son interlocuteur lui dit s’il y a du mouvement devant lui. «Les porteurs d’un implant cochléaire se plaignent parfois de ne rien entendre lorsqu’ils sont au volant. Évidemment, on entend moins bien en voiture en raison du bruit. Par ailleurs, si on pense en termes de réorganisation cérébrale, je me suis parallèlement demandé si le mouvement sur la route et l’impossibilité de lire sur les lèvres empêchent aussi de percevoir la parole», raconte François Champoux, coauteur de l’étude avec les professeurs Franco Lepore, Jean-Pierre Gagné et Hugo Théorêt. Le chercheur a procédé à différents tests pour évaluer l’interférence auditivo-visuelle chez les porteurs d’un implant cochléaire «performants» et «moins performants». Les sujets devaient écouter et répéter un mot bisyllabique qu’ils entendaient d’abord dans une situation uniquement auditive, puis devant un écran qui diffusait successivement un changement de couleur, des points en mouvement et, enfin, le visage d’une personne prononçant un mot bisyllabique différent de celui énoncé à voix haute. Alors que les porteurs performants ont obtenu des résultats comparables à ceux des participants du groupe témoin ayant une ouïe normale (de même âge et de même sexe que les sujets), les porteurs moins performants ont été tout simplement incapables d’ignorer les stimulus de mouvement. La lecture labiale provoquait chez eux une chute de la perception auditive de presque cent pour cent, une corrélation pour ainsi dire parfaite entre l’efficacité de l’implant et la baisse de performance en présence de stimulus visuels. Quant aux points animés, ils entrainaient une diminution de moitié environ. «Si le changement de couleur ne les influence pas, le mouvement visuel, et surtout la lecture labiale, s’avère au contraire catastrophique pour eux, déclare François Champoux. J’avais beau mettre le signal sonore au plus fort, la personne ne percevait presque plus la parole s’il y avait un mouvement de lèvres incongru.» Cela pourrait expliquer, par exemple, pourquoi des porteurs de l’implant cochléaire qui visionnent un film traduit n’entendent plus rien tant ils sont désorientés par la bande sonore et par le mouvement des lèvres des acteurs. Un défi pour les audiologistes «Si ces résultats permettent d’accroitre la compréhension du problème, ils jettent aussi un doute dans l’esprit de tout audiologiste, constate François Champoux. Il semble que la réadaptation auditive des personnes sourdes dépende du degré de leur réorganisation corticale. Or, la réadaptation actuelle n’est pas basée sur ce critère.» Si l’envahissement de la vision chez la personne atteinte de surdité profonde nuit à la perception auditive à la suite de la pose de l’appareil, que faut-il faire pour ramener le système sensoriel à son état d’origine? s’interroge-t-il. Comment faire pour rendre la réadaptation auditive optimale? Quels sont les délais de l’intervention? Quelles en sont les limites? Selon lui, ces questions sans réponse exigent la création d’outils capables d’évaluer le stade de la réorganisation et, par le fait même, d’anticiper l’efficacité de l’implant. Après avoir eu vent des résultats de cette étude, certains audiologistes se sont demandé s’ils n’avaient pas renforcé la réorganisation corticale de leurs patients en utilisant le langage des signes ou la lecture labiale, affaiblissant du coup leur capacité de décoder les stimulus sonores. Pour François Champoux, il est clair que sa recherche ne vise pas à faire l’apologie de l’audition au détriment de la vision. «Je souhaite plutôt qu’on découvre des moyens pour que les personnes sourdes arrivent à mieux intégrer leurs systèmes visuel et auditif», dit-il. C’est ce qu’il se propose de faire prochainement. «Je veux trouver des techniques en imagerie médicale pour mesurer et prédire l’efficacité de l’implant cochléaire et suivre la progression de sa performance selon différentes stratégies de réadaptation.» Marie Lambert-Chan |
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