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| Mumba révèle ses secrets |
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| 08 décembre 2008 | |
Requiem pour un grand singe![]() De brun, son pelage était passé à poivre et sel. Et seuls le dos, qui devient argenté dès l’âge de 10 ou 12 ans (signe de maturité sexuelle chez les gorilles), et les jambes avaient réellement blanchi. (Photo: Zoo de Granby) Ses quelque 215 kilos suspendus au bout du treuil, le grand primate, mort dans la nuit du 20 au 21 octobre dernier, est descendu sur la table d’autopsie, les bras ouverts. Dans les heures qui allaient suivre, tous ses organes lui seraient retirés pour être passés au peigne fin. La mort de Mumba, gorille-vedette du Zoo de Granby pendant un demi-siècle, a permis au pathologiste Pierre Hélie, de la Faculté de médecine vétérinaire, de vivre un moment qui marquera les annales de l’établissement. Il a procédé pendant sept longues heures à la nécropsie du grand singe, tentant de déterminer avec exactitude la cause de sa mort. «Nécropsie» est le mot qu’utilisent habituellement les vétérinaires pour désigner l’examen post mortem d’un animal. Le Dr Hélie a ainsi prélevé les organes vitaux du mammifère, lesquels, une fois échantillonnés et congelés, pourront être envoyés à différents groupes de recherche, notamment aux responsables du programme américain Frozen Zoo. L’arrivée Le primate est arrivé à la Faculté au petit matin, un peu plus de 24 heures après sa mort. Il est arrivé sans son pelage, que lui avaient retiré la veille des taxidermistes du Musée canadien de la nature à Ottawa, où le grand singe, après avoir été naturalisé, devrait être exposé à demeure. À 48 ans, l’animal figurait au deuxième rang parmi les plus vieux gorilles gardés en captivité dans le monde. «On a pu voir, dès son installation sur la table, que l’impressionnante musculature de son torse ne s’était presque pas atrophiée, comme c’est habituellement le cas avec l’âge», raconte le Dr Hélie, pathologiste vétérinaire et professeur agrégé au Département de pathologie et microbiologie. Pour effectuer cette nécropsie exceptionnelle, le Dr Hélie s’était entouré de la Dre Guylaine Séguin, vétérinaire formée à la Faculté qui y poursuit actuellement une résidence en médecine de la faune, ainsi que de deux techniciennes, Mélanie Laquerre et Viviane Casaubon. Ils ne seraient pas trop de quatre pour venir à bout des organes du vieil Hominoidae. La nécropsie Même s’il en a vu d’autres, ayant déjà autopsié un éléphant, un tigre et une girafe (en plus d’autres singes), le Dr Hélie avoue que l’aspect hominoïde des grands primates l’impressionne. Entre autres en raison des mains, si semblables aux nôtres: des mains dotées d’un pouce et de doigts terminés par des ongles (voir l’illustration). «Toucher leur paume alors qu’ils sont étendus sur la table, y exercer une pression et, par un effet de biomécanique, voir ces doigts se refermer sur les vôtres est une expérience assez particulière», dit-il. Rapprochement entre le pathologiste et la bête? «Je ne sais pas… Mais j’ai réalisé qu’à 48 ans j’avais exactement le même âge que l’animal…», ajoute-t-il mi-figue mi-raisin. Son travail, ce jour-là, a été particulièrement exigeant, car il a dû suivre à la lettre un protocole d’une quinzaine de pages, standardisé par des spécialistes des grands primates. L’objectif? Faire en sorte que les résultats obtenus soient fiables et permettent aux chercheurs en primatologie de toutes provenances de pouvoir comparer des oranges… avec des oranges! Le premier geste a consisté en une série d’observations in situ du gorille: y avait-il des signes de traumatismes, d’exsudats dans la région de l’œil ou du nez, d’hémorragies visibles à la hauteur de la cage thoracique, d’odeurs particulières? Est venu ensuite le prélèvement des organes. ![]() Main et pied d’un macaque. (Illustration : Nonhuman Primates in Biomedical Research, Toronto, Academic Press) Pour le cerveau, le protocole prévoit de l’ôter en un seul morceau et de le déposer tout entier dans une solution de formol qui en stoppera immédiatement toute altération susceptible d’en fausser les analyses ultérieures. «Comme l’intégrité du squelette devait aussi être préservée, ce n’est pas en ouvrant la boite crânienne dans sa partie supérieure qu’on a procédé. On a plutôt sorti l’encéphale par la bouche en sciant difficilement l’os du palais», témoigne le Dr Hélie. Des analyses pourraient plus tard révéler des traces d’anévrismes susceptibles d’être liés au décès, voire l’existence de plaques séniles, la littérature scientifique nous apprenant que ces lésions n’affectent pas seulement les vieux êtres humains. Cap aussi sur le cœur, l’autre important organe pouvant être à l’origine du décès. «Pas d’indices de plaques athéromateuses, la lumière des gros vaisseaux était bonne, l’aorte ayant même été ouverte sur toute sa longueur pour s’assurer qu’aucun caillot sanguin ne l’avait bloquée, explique la Dre Séguin. On a cependant constaté un certain durcissement de la paroi des vaisseaux, ainsi que quelques petites marques blanches à la surface du cœur, d’origine inconnue.» «Les pathologistes ne parviennent pas toujours à établir avec certitude la cause de la mort, précise Pierre Hélie. Ça fait partie de leur réalité.» Le gorille a pourtant dû mourir de quelque chose… Le gorille de 100 ans! Les primates du Zoo de Granby possèdent, à l’intérieur du pavillon Afrika, leurs quartiers privés, appelés communément quartiers de nuit. C’est là qu’a été retrouvé mort Mumba. Il était couché sur le côté, comme tous les matins. Son décès devait être très récent, car son corps était encore chaud. «Dans le cas d’une mort semblable, la littérature nous dit que c’est fort probablement le cœur qui a flanché, et c’est vraisemblablement attribuable à son grand âge», indique Marie-Josée Limoges, chef des services vétérinaires au Zoo de Granby, qui a été responsable de l’animal au cours des cinq dernières années. Effectivement, si l’on ramène son âge à notre échelle, Mumba, à 48 ans, était presque centenaire! «Lorsqu’ils vivent en pleine nature, les gorilles de son espèce ont une espérance de vie qui correspond à peu près à celle de l’humain, 80 ans, mais divisée par deux: donc 35 à 40 ans, mentionne la vétérinaire. En captivité toutefois, cette espérance peut atteindre le demi-siècle (le record étant de 53 ans). Cela dit, rares sont ceux qui franchissent la barre des 45 ans.» En 2003, le grand singe, très peu touché par la maladie au cours de sa vie, avait été victime d’une paralysie frappant la moitié gauche de son corps – «probablement un infarctus», fait remarquer la Dre Limoges. On avait alors pensé que c’était la fin, mais, dans les semaines qui avaient suivi, il s’était remis sur pied. Ce qui ajoute à la présomption de la crise cardiaque, c’est que la bête souffrait d’arthrite aux genoux et qu’on lui administrait du Vioxx, «exactement la même molécule qu’à l’être humain», note la vétérinaire. On se souviendra que cet anti-inflammatoire a été retiré du marché après qu’on eut découvert que sa prise était liée à une augmentation des infarctus. Mumba aux quatre coins de l’Amérique du Nord ![]() Pierre Hélie Dans les prochaines semaines, des fragments congelés des organes de l’animal partiront un peu partout en Amérique du Nord. «C’est valorisant de voir le fruit de son travail être utilisé partout dans le monde», souligne Pierre Hélie. «Effectivement, poursuit la Dre Limoges, des chercheurs du zoo de San Diego nous ont demandé de leur faire parvenir des échantillons congelés de cœur, de rate et de peau. Une partie de ces échantillons iront garnir le Frozen Zoo, une banque de tissus, surtout américaine pour l’instant, de différents animaux de la planète menacés de disparaitre.» Le zoo de Toronto, pour sa part, héritera de morceaux d’oreille du primate. «Il semblerait que les fibroblastes de cette portion du corps se prêtent plutôt bien à la culture tissulaire.» Restera-t-il au moins de Mumba une descendance à Granby? Non, car le grand singe, de toute sa vie, n’a connu que des échecs côté reproduction. Cependant, le Zoo a acquis en 2006 trois jeunes gorilles – de 8, 10 et 13 ans, trois demi-frères nés en captivité à Calgary – qui prendront dignement la relève de l’ancêtre. Quant à la postérité, Mumba pourra compter encore longtemps sur le souvenir… On ne reçoit pas 48 ans durant la visite de dizaines de milliers d’enfants sans laisser quelque trace dans les mémoires. Luc Dupont |
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