- Latiniste
- Le territoire et le sacré
Une langue morte qui fait vivre
L’ouvrage déboulonne plusieurs mythes
Il s’en trouvera toujours pour dire qu’il faut être fou pour s’acharner à enseigner une langue morte. Latiniste et fier de l’être, Jean-François Cottier ne se formalise plus de ces commentaires maladroits et des mines incrédules lorsqu’il parle avec enthousiasme de sa profession. Un jour, au cours d’un diner chic auquel il avait été convié, son hôte lui avait demandé: «J’ai dit à tout le monde que vous étiez latiniste, mais j’ai dû me tromper, le latin ne s’enseigne plus, n’est-ce pas?» Prenant le parti de sourire, le philologue lui avait répondu que oui, il était bel et bien latiniste et que le latin s’enseignait toujours puisque c’est ainsi qu’il gagnait sa vie.
Racontée dans son ouvrage Profession latiniste publié aux PUM, l’anecdote sert bien l’intention de l’auteur, qui souhaite déboulonner certains mythes et extirper cette langue du placard pour lui redonner ses lettres de noblesse. «C’est aussi un peu l’idée générale de ce petit livre qui voudrait non seulement présenter la profession de latiniste, mais qui aimerait aussi rappeler l’apport intellectuel et culturel de cette langue rangée trop vite, voilà près de quarante ans, au rayon des vieilleries inutiles», écrit Jean-François Cottier, directeur du Centre d’études médiévales de l’UdeM.
 Plusieurs des formules et sortilèges de la série des Harry Potter sont en latin. (Photo: Warner Brothers Pictures)
Cette langue parlée dans l’Antiquité n’est certes pas une nouveauté, mais elle se conjugue encore au présent, assure le latiniste. À preuve, mentionne le professeur dans son introduction, dans la série des Harry Potter, plusieurs formules et sortilèges sont en latin. J. K. Rowling a même fait traduire ses romans dans cette langue (Harrius Potter et Philosophi Lapis, Harrius Potter et Camera secretorum). Jean-François Cottier voit un lien entre le latin et l’univers d’Harry Potter, qui oppose les moldus, de braves bourgeois branchés sur leur téléviseur, et les sorciers, qui ont une école où s’enseigne une culture classique devenue occulte: «Le monde “réel” ne la comprend plus et tout ce qu’elle véhicule est devenu de facto invisible aux non-initiés.»
Amour, guerre et voyage
Le latin, langue de l’amour et de la guerre. Dans sa chanson Rosa, Jacques Brel en parlait comme du plus vieux tango du monde. Mais c’est aussi une langue qui fait voyager, insiste M. Cottier. Lui-même d’origine belge, il aura d’abord fait ses études de premier cycle à Louvain et à Bruxelles avant de poursuivre à la maitrise en philologie classique à Oxford, où la bibliothèque de la plus ancienne université anglaise conserve de nombreux ouvrages du Moyen Âge. Puis, à Paris, à la Sorbonne, il a fait son doctorat avant d’accepter une offre de l’Université de Genève, qui lui proposait de collaborer à l’édition internationale des Opera omnia d’Érasme de Rotterdam. Dorénavant installé à Montréal, le latiniste se réjouit de la tâche colossale à laquelle il s’est attelé: étudier quatre siècles de documents, de livres et d’archives rédigés en latin et quasiment inexplorés!
 Jean-François Cottier
S’il louange cette langue qu’il chérit sur plusieurs pages, Jean-François Cottier prend tout de même l’espace suffisant pour décrire certains aspects de sa profession. Qu’est-ce qui différencie le latiniste de l’historien ou de l’archéologue? Les trois occupations sont complémentaires, affirme-t-il. «Toutefois, le latiniste est avant tout un philologue, c’est-à-dire un spécialiste de la langue et des textes, et il y a donc une dimension littéraire et linguistique forte dans sa formation particulière», explique-t-il dans son ouvrage d’à peine 66 pages. Parmi ses tâches, éditer, traduire et commenter des textes.
Au Québec, loin de la Rome antique, il prend plaisir à retrouver toutes les traces de ce qu’il aime appeler «le patrimoine latin du Québec», du cours classique au clergé tout-puissant d’avant la Révolution tranquille. «Il convient enfin, et c’est sans doute la partie la plus difficile de mon enquête […], de tenter de repérer les témoins indirects du rôle qu’a pu jouer le latin à l’école, à l’église et par ricochet dans la société en général.» Certes, un beau défi pour le professeur. Même si, pour lui, il n’y a pas de quoi en perdre son latin.
Lisa-Marie Gervais
Le territoire et le sacré
Théologiques est une revue de recherche interdisciplinaire qui entend promouvoir l’avancement de la recherche en théologie et en sciences des religions, en dialogue avec les sciences humaines.
Ont collaboré à ce numéro: Marcelo Barros, André Charron, Anne Doran, Andrzej Dragula, François Houtart, Laurence McFalls, Erika Prijatelj et Jacques Waardenburg.
Sous la direction de Michel Beaudin et Marie-Joëlle Zahar, Théologiques, Revue de la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’UdeM, vol. 16, no 1, Le territoire et le sacré, 2008.
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