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Mieux prévoir les séismes en Chine Version imprimable Suggérer par courriel
10 novembre 2008

Le géologue Ji Shaocheng étudie les causes du séisme dévastateur de mai dernier dans le Sichuan

Chine

Le 12 mai dernier à 14 h 28, en plein cœur de la province du Sichuan, le temps s’est arrêté. En l’espace de 90 secondes, une secousse sismique comparable à l’impact de 1200 bombes H a littéralement pulvérisé la croute terrestre sur 280 km, provoquant d’immenses glissements de terrain. Des villes entières ont été englouties, près de huit millions de maisons (soit autant que dans tout le Canada) se sont effondrées, faisant 70 000 morts et plus de 20 000 disparus. Ce tremblement de terre d’une magnitude de 7,9 sur l’échelle de Richter venait de passer à l’histoire comme le plus meurtrier sur la planète depuis trois décennies.

Deux mois plus tard, la poussière à peine retombée, Ji Shaocheng, ingénieur géologue à l’École polytechnique depuis près de 20 ans, posait le pied dans cette zone sinistrée. Dans son bureau, les photos qu’il fait défiler sur son écran d’ordinateur témoignent de l’horreur sans nom qui l’attendait. Des routes réduites en miettes, des ponts écroulés, des écoles anéanties et partout des cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants. L’ampleur de la catastrophe était d’autant plus troublante qu’elle aurait pu être évitée. «Depuis 3000 ans, dans la région du Sichuan, il n’y avait eu aucun tremblement de terre. Les autorités croyaient que la faille s’était refermée», affirme le professeur Ji.

Ji Shaocheng
Ji Shaocheng

Pourtant, de simples observations géologiques sur le terrain auraient prouvé le contraire. D’abord, tout près de l’épicentre, sur une distance de 50 km, on passe d’une altitude de 500 m au-dessus du niveau de la mer à une altitude de 5000 m, un signe indubitable de mouvements tectoniques, croit l’homme qui a écrit de nombreux livres sur le sujet. On reproche également au gouvernement chinois de s’être fié aux données fournies par le système de localisation GPS, qui calculait un déplacement d’à peine deux millimètres par année à certains endroits alors que c’était en réalité beaucoup plus. «Le GPS, c’est de la haute technologie, mais sait-on vraiment lire et interpréter ces données satellites?» s’interroge M. Ji en précisant que l’outil ne permet pas de remonter plus de 10 ans en arrière.

Une collision monstre

Mexico, Tokyo, San Francisco… Certaines grandes agglomérations du monde ont l’habitude des tremblements de terre et ont été construites en conséquence. Ce n’était malheureusement pas le cas de Beichuan, une ville qui a été entièrement détruite par le séisme du mois de mai. Et, contrairement à Tokyo qui, par exemple, est régulièrement secouée par des mouvements sismiques d’une profondeur de 100 ou 200 km, dans le Sichuan, la force inouïe du choc a été décuplée en raison de la faible profondeur de la faille, soit moins de 15 km. «Le granit, une roche généralement très dure, a fondu. Il faut énormément d’énergie pour ça», souligne l’homme originaire de Nanjing, l’ancienne capitale de la Chine.

École Chine
Seul bâtiment encore debout d’une région dévastée, cette école a permis à plus d’une centaine d’enfants d’avoir la vie sauve. Honorés pour la qualité de la construction, les architectes qui l’ont conçue font maintenant des affaires d’or.

Selon le professeur Ji, le séisme a été provoqué par l’effet domino du déplacement du continent indien vers le nord, la force motrice rigide qui pousse sur l’Himalaya, ce qui a engendré un mouvement latéral vers l’est du plateau tibétain à une vitesse de 20 mm par an. Celui-ci s’appuie sur le bassin du Sichuan, qui tente depuis 3000 ans de résister à la pression. Sauf qu’en mai tout a cédé. Une seule secousse principale a été ressentie, sans chocs annonciateurs comme ce fut le cas au Pakistan le 29 octobre dernier, signale Ji Shaocheng. «Dans la province du Sichuan, il y a encore deux ou trois petites secousses de moindre magnitude chaque jour», fait-il remarquer en mentionnant que, depuis le 12 mai jusqu’à ce jour, il y en a eu 30 000.

Afin d’étudier de plus près les mouvements sismiques et d’aider le gouvernement chinois à prévoir une catastrophe naturelle de cette ampleur, le professeur Ji a été sollicité par une ancienne collègue géologue et membre de l’Académie chinoise des sciences géologiques avec qui il a fait son doctorat à Montpellier. L’objectif de sa mission est de voir à l’exécution de trois forages, qui couteront 75 M$. «Les puits creusés nous permettront de voir quelles sont les caractéristiques des roches avant et après un séisme ainsi que de mesurer leurs propriétés thermiques et la pression des fluides», explique Ji Shaocheng. L’un de ces puits sera équipé d’un sismographe et un autre d’appareils qu’il compare à des stéthoscopes conçus pour écouter battre de plus près le cœur de la Terre.

Pont en Chine
Ce pont suspendu gravement endommagé est toutefois resté en place malgré une forte secousse de 7,9 sur l’échelle de Richter.

Même si ce n’est pas l’idéal, les puits n’auront que 3 km de profondeur. «L’homme peut aller sur la Lune ou même sur Mars, mais, pour l’instant, il est techniquement impossible de creuser plus profondément que 12 km dans l’écorce terrestre», dit M. Ji. En tout, cinq années de dur labeur seront nécessaires pour rendre la région dévastée de nouveau fonctionnelle. Le secret pour atteindre cet objectif colossal: une main-d’œuvre abondante qui travaille jour et nuit pour un salaire dérisoire. En attendant, le professeur Ji offre ses services de «police sismique» sur le Web. Depuis le mois de mai, il alimente un blogue scientifique sur les différents séismes dans le monde qui a reçu plus de 641 000 visiteurs. Même le gouvernement chinois s’y réfère. «C’est ma contribution de scientifique qui met une partie de son temps au service des gens», conclut-il modestement.

Lisa-Marie Gervais

 

(Photosfournies par Ji Shaocheng)

 

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