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Étudier les risques de dérive des neurosciences Version imprimable Suggérer par courriel
03 novembre 2008

Éric Racine dirige l’Unité de recherche en neuroéthique de l’IRCM

Éric Racine
Les neurosciences ont connu des avancées spectaculaires, mais certaines applications peuvent susciter des craintes, estime Éric Racine. (Photo: IRCM)

En 2002, il n’y avait pas encore de spécialistes de la neuroéthique. La réunion d’une centaine de médecins, philosophes, juristes et bioéthiciens à San Francisco à l’occasion de la conférence «Neuroethics Mapping the Field», organisée par les universités Stanford et de la Californie, aura permis de jeter les bases de cette nouvelle discipline. «Peu après, des programmes en neuroéthique ont été mis sur pied aux États-Unis et au Canada», raconte Éric Racine, qui fait partie de la première cohorte de chercheurs à avoir reçu une formation dans ce domaine. En six ans, la neuroéthique a fait des pas de géant, au point de devenir une spécialité médicale, au même titre que la cardiologie et la chirurgie. Les centres de recherche se sont multipliés d’un bout à l’autre de la planète de sorte qu’aujourd’hui de plus en plus de scientifiques sont préoccupés par les questions que soulève la neuroéthique. Au premier congrès de la Neuroethics Society, qui aura lieu les 13 et 14 novembre à Washington, sont attendus quelque 300 spécialistes. Et, bien sûr, le professeur Racine, membre du comité scientifique de cette rencontre, sera présent. Témoin et acteur de l’évolution de cette science, Éric Racine dirige l’une des plus importantes unités de recherche du pays consacrées à la neuroéthique, située à l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM). Il s’agit d’une unité pionnière au Canada dans le secteur. Outre M. Racine, un assistant de recherche et une coordonnatrice y sont rattachés et sept étudiants à la maitrise, au doctorat et au postdoctorat y mènent leurs travaux.

De la neuropharmacologie à la neuro-ingénierie

Mais qu’est-ce que la neuroéthique? «C’est une nouvelle branche de l’éthique biomédicale qui se consacre à l’examen des enjeux et des risques de dérive liés aux avancées spectaculaires des neurosciences, explique le chercheur associé à la Faculté de médecine de l’UdeM. Par exemple, certains travaux portent sur les décisions en fin de vie pour les patients avec atteintes neurologiques graves alors que d’autres s’intéressent aux ordonnances de médicaments agissant sur le système nerveux central délivrées à l’encontre de directives, comme certains le font présentement avec le Ritalin pour augmenter la performance cognitive et accroitre la concentration.»

Les neurotechnologies, telles que l’électroencéphalographie et l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, qui permettent d’observer le cerveau humain en action, figurent également dans la mire des chercheurs en neuroéthique. «À l’origine, ces technologies ont été conçues pour aider les spécialistes des neurosciences à comprendre les fonctions des différentes structures cérébrales, indique Éric Racine. À présent, certaines applications éveillent des craintes.»

Brain fingerprinting
Un médecin fait subir un test de brain fingerprinting, qui permet de mesurer les ondes électriques émises par le cerveau lorsqu’il reconnait une image. (Photo: Lawrence Farwell)

À titre d’exemple, il souligne celle du brain fingerprinting, une technique qui permet de mesurer les ondes électriques émises par le cerveau quand il reconnait une image, un son ou une information. La technologie est utilisée en Inde pour inculper de présumés criminels. Après avoir posé des électrodes sur la tête d’un suspect, on lui fait voir des images inédites tirées de la scène du meurtre. Si son cerveau n’émet aucune onde particulière, l’individu est déclaré innocent. Si, par contre, il réagit fortement, c’est qu’il est coupable, puisque le cerveau des criminels conserverait en mémoire l’empreinte de leur méfait. La Cour suprême de l’Iowa a reconnu, en février 2003, la validité du brain fingerprinting. Bientôt, la technologie pourrait être employée pour savoir si quelqu’un a, par exemple, suivi un entrainement dans les camps d’Al-Qaïda. Et c’est justement ce qui interpelle Éric Racine. Selon lui, cette technique est comparable au détecteur de mensonge: elle est loin d’être infaillible. Qui plus est, son usage, ainsi que celui d’autres technologies similaires, pourrait se généraliser dans le but d’obtenir des renseignements sur les bases biologiques des individus, dont leur niveau d’agressivité ou leur résistance au stress. «On peut envisager que les entreprises en viennent à sonder le cerveau de candidats à un poste et à rejeter la candidature de certaines personnes sous prétexte qu’elles seraient susceptibles d’avoir un comportement violent dans certaines situations.»

Autre champ d’intérêt: la neuro-ingénierie. Dans un avenir proche, des neuro-ordinateurs pouvant être implantés dans le cerveau pour communiquer avec le système nerveux pourraient aider les patients paralysés à interagir avec leur environnement ou permettre aux aveugles de capter certains signaux visuels. «La neurostimulation cérébrale profonde a une efficacité certaine pour limiter les tremblements associés à la maladie de Parkinson, signale M. Racine. Mais jusqu’où va-t-on aller avec cette technique neurochirurgicale? Va-t-on y recourir pour les problèmes psychiatriques et le traitement de la dépression grave? On sait que les couts seront exorbitants. Comment justifiera-t-on son application à un patient plutôt qu’à un autre?»

Pour Éric Racine, toutes ces avancées, aussi extraordinaires soient-elles, suscitent de sérieuses questions éthiques. Les techniques d’imagerie devraient-elles servir à révéler des renseignements personnels? Jusqu’où peut-on se permettre d’améliorer les performances du cerveau humain? Qui aura accès aux nouvelles technologies thérapeutiques? «On est là pour lancer des questionnements, aider les professionnels de la santé à prendre les meilleures décisions et informer le public, soutient le spécialiste. Mais, en bout de ligne, ce sont les citoyens qui décideront quelles seront les limites.»

Participer aux débats

Possédant une double formation en sciences sociales et en philosophie de l’Université de Montréal et de l’Université d’Ottawa, Éric Racine est l’un des rares à avoir une spécialisation en neuroéthique. Depuis son doctorat en sciences humaines appliquées (option «bioéthique») sous la direction d’Hubert Doucet, de la Faculté de théologie et de sciences des religions, et de Bernard Brais, de l’Institut interuniversitaire de recherches sur les populations, il porte un regard critique sur les neurosciences. «Elles apportent de nouveaux pouvoirs, mentionne ce titulaire d’un postdoctorat en neuroéthique de l’Université Stanford. Il faut se questionner sur ce qu’on fera avec ces pouvoirs.»

Dominique Nancy

 


 

Quand la presse alimente la controverse

Terri Schiavo
Éric Racine critique la couverture médiatique de l’histoire de Terri Schiavo.

«Les médias ont alimenté une controverse et un débat là où il n’y en avait pas. Du moins du point de vue scientifique», déclare Éric Racine, auteur d’une étude sur la couverture médiatique de l’affaire Schiavo par la presse américaine.

L’équipe de recherche du professeur Racine a examiné l’exactitude et la nature des écrits sur la condition neurologique de Terri Schiavo, qui est demeurée dans un état végétatif persistant pendant 15 ans avant de mourir en 2005 à la clinique de Pinellas Park, en Floride. «Cette condition est caractérisée par des lésions graves au cortex cérébral qui suppriment les fonctions dites supérieures, soit la capacité de communiquer, la mémoire et la douleur», explique M. Racine.

Intitulé «Media coverage of the persistent vegetative state and end-of-life decision-making», l’article tiré de cette recherche a été publié en 2008 dans la revue Neurology. Éric Racine et ses collègues y rapportent les résultats de l’analyse de quelque 1200 articles parus dans le New York Times, le Washington Post, le Tampa Tribune et le St. Petersburg Times. «On y a décelé des faussetés et des erreurs qui ont certainement contribué à entretenir la polémique, dit-il. Par exemple, même si la condition médicale de Terri Shiavo ne laissait place à aucun espoir de guérison, 21 % des articles affirmaient que son état s’améliorait. Or, après une décennie dans un état végétatif persistant, cela est impossible.»

De l’avis du spécialiste en neuroéthique, le fait de diffuser des propos erronés, comme «Terri Schiavo ressent de la douleur», et de mettre ceux-ci sur un même pied d’égalité que des connaissances médicales solides n’a certainement pas permis d’augmenter la qualité de l’information transmise au public. Par ailleurs, M. Racine souligne que seulement un pour cent des articles recensés fournissaient une définition de ce qu’est un état végétatif persistant. «Il s’agit pourtant d’une notion essentielle à une bonne compréhension des enjeux», conclut le chercheur.

D.N.

 

Voir le clip «Qu’est-ce que la neuroéthique?»

 

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