Rechercher dans :

Logo du journal Forum

La poésie a déjà servi la science Version imprimable Suggérer par courriel
22 septembre 2008

Michel Pierssens relance l’étude de la poésie scientifique

 

On nous dit que la lune opaque s’interpose

Entre la terre obscure et l’astre radieux

Et dérobe en passant la lumière à nos yeux.

Tout autre corps aussi, dénué de lumière,

Peut devant le soleil poser une barrière.

Quand la lune s’éclipse, un obstacle pareil,

La terre, assure-t-on, passant sur le soleil,

Vient projeter sur elle un large cône d’ombre

Mais on peut recourir à tout autre corps sombre.

 

Cette description poétique de l’éclipse, qui parait très moderne par la compréhension qu’elle révèle du phénomène, remonte au premier siècle avant notre ère. Elle est tirée du long poème épique du philosophe latin Lucrèce, De la nature des choses, qui compte pas moins de 7415 vers! Ce poème épicurien en six volumes, qui traite de tout ce qui était alors connu de la matière, allant des astres à l’être humain en passant par la philosophie atomiste, est considéré comme le modèle d’un genre désormais tombé dans l’oubli, la poésie scientifique.

Michel Pierssens
Michel Pierssens

«Ce genre a connu un regain de popularité à la Renaissance et constituait le sommet du prestige poétique au 18e siècle, affirme Michel Pierssens, professeur au Département des littératures de langue française. On faisait de la poésie à partir de toutes les composantes du savoir et de la science, que ce soit l’agriculture, les planètes, la chimie, la médecine, l’accouchement, l’art dentaire ou l’œnologie.»

Les auteurs de poésie scientifique, qui regroupe également la poésie philosophique et la poésie didactique, étaient tantôt des poètes férus de science comme Arthur Rimbaud, tantôt des savants, des médecins ou des physiciens qui recouraient à la poésie pour transmettre leurs connaissances. Pendant tout le 18e siècle, poésie et science allaient de pair et étaient vues comme deux arts complémentaires.

Une façon naturelle de dire les choses

«On prenait plaisir à rédiger des vers, souligne le professeur. C’était une façon naturelle d’exprimer ce qu’on savait, un moyen mnémotechnique de communiquer la science, notamment à la jeunesse et aux femmes. Au 19e siècle, on estimait que c’était plus approprié de transmettre ainsi le savoir à la gent féminine et que c’était moins pénible pour elle.»

L’un des thèmes les plus fréquents était le «magnétisme animal» ou «théorie des fluides», qui servait de base à la médecine pour expliquer et guérir les maladies ou les états de transe. Des poètes aussi célèbres que Victor Hugo et Paul Valéry ont à leur répertoire des œuvres considérées comme des poèmes scientifiques. Pour Hugo, c’est notamment le cas de La légende des siècles, un long recueil de poèmes relatant l’histoire de l’humanité. Quant à Valéry, si la science apparait davantage dans sa prose, on lui doit des poèmes sur les astres, les platanes ou encore de simples colonnes!

Avec le développement de la science, le genre va amorcer son déclin. «Vers le milieu du 19e siècle, la science a changé et s’est mathématisée; le langage est devenu plus technique et le vers s’est alors moins bien prêté à ces connaissances de plus en plus pointues», observe Michel Pierssens. À la fin du siècle, le divorce était prononcé et la poésie a été jugée comme la pire forme pour exprimer des vérités scientifiques.

Le genre a toutefois subsisté de façon plus ou moins isolée jusqu’au début du 20e siècle. Le premier prix Nobel de littérature, créé en 1901, a été décerné à Sully Prudhomme, un poète connu pour avoir mis en vers ses méditations sur la science et la philosophie.

Tirer le genre de l’oubli

Michel Pierssens veut tirer de l’oubli ce genre littéraire méconnu même des gens cultivés. Le dernier ouvrage consacré à l’analyse de cette poésie remonte à près d’un siècle. Le professeur poursuit un projet de recherche portant à la fois sur l’établissement d’un corpus de «fluidomanie» au 19e siècle et sur l’analyse des causes de la disparition du genre.

«Les causes du déclin ont été peu analysées et nous n’avons que des hypothèses, signale le chercheur. Il y a la mathématisation de la science, l’abstraction de plus en plus grande et de moins en moins matérielle des découvertes comme les molécules et les atomes ou encore le morcèlement de la science. Puis la poésie s’est transformée et l’on a cessé de faire des rimes.»

La recherche s’effectue en collaboration avec une équipe de la Bibliothèque nationale de France, qui procède entre autres à la numérisation des œuvres concernées. Les travaux feront l’objet de colloques tenus à Montréal et à Paris et les résultats obtenus devraient être publiés progressivement sur le site Internet de la revue Épistémocritique.

Daniel Baril

 

epistemocritique.org

 

© 2008 - Bureau des communications et des relations publiques