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Le litre d’essence bientôt à 4,99 $ Version imprimable Suggérer par courriel
28 avril 2008

Les réserves de pétrole s’épuisent; la crise guette, selon Normand Mousseau

station service

Le 17 avril, le litre d’essence vendu à Montréal atteignait le prix record de 1,29 $. Trois jours plus tard, il dépassait 1,34 $. Les automobilistes d’ici continueront-ils longtemps de grimacer en faisant le plein? «Je ne serais pas surpris qu’on doive payer le litre 4 ou 5 $ d’ici cinq ans dans la métropole», lance Normand Mousseau, auteur d’un livre qui vient de paraitre aux Éditions MultiMondes: Au bout du pétrole.

Sous-titré Tout ce que vous devez savoir sur la crise énergétique, l’essai du professeur du Département de physique brosse un portrait de la situation actuelle des énergies fossiles et montre de quelle façon celle-ci nous touchera. «Il ne reste plus que quelques années avant que tout bascule», écrit-il. Même le département de l’Énergie du gouvernement américain admet que les réserves de gaz naturel (une autre ressource menacée) s’épuisent. «Tous l’admettent maintenant: les réserves d’hydrocarbures fossiles sont de taille finie; plus on en consume, plus on s’approche de la fin. Or, au rythme actuel, cette fin est pour bientôt.»

Alarmiste? Non, rectifie-t-il: réaliste. Après avoir analysé les données disponibles, Normand Mousseau a constaté que la production pétrolière mondiale avait atteint son maximum à la fin de 2007 et au début de 2008. L’image du geyser d’or noir qui jaillit du sol appartient désormais au folklore. Aujourd’hui, on doit pomper les abysses et même, dans certains cas, injecter de l’eau de mer dans les gisements pour faire remonter le précieux liquide. Les plus grands producteurs, l’Arabie Saoudite en tête, déploient des trésors d’imagination pour découvrir de nouveaux gisements, et de nouvelles façons d’exploiter ceux qu’ils possèdent, mais leurs inquiétudes sont de plus en plus difficiles à cacher.

Certes, la biosphère garde en son sein d’immenses nappes de pétrole, mais celles-ci ne seraient accessibles qu’en forant sous les océans, ce qui demeure technologiquement irréaliste pour l’instant. À ces difficultés s’ajoutent les prospections décevantes dans des régions qu’on croyait prometteuses comme les ex-républiques soviétiques.

Et les besoins des pays en émergence comme la Chine qui ne cessent de croitre…

Huile de pierre

Phénomène uniquement limité à la Terre dans le système solaire, le pétrole nait «d’une longue série de processus chimiques et physiques impliquant la décomposition d’organismes vivants – algues, plancton et végétaux – dans des conditions bien précises», peut-on lire. Au prix d’une lente décomposition, les organismes morts dans un milieu aqueux et privé d’oxygène prendront, sous la pression et la chaleur, une forme visqueuse contenant des hydrocarbures liquides. Seulement 0,0000005 % de la matière organique est transformée en pétrole chaque année et l’âge moyen des gisements exploités de nos jours est de 100 millions d’années. Le mot «pétrole» lui-même (petraoleum, en latin) signifie «huile de pierre».

Selon la société BP, les technologies de pompage permettent de tirer du sous-sol 163 gigatonnes de pétrole. Cela correspond au volume d’eau qui s’écoule du Saint-Laurent en 11 ans. Une image forte. Mais, en se basant sur la consommation mondiale présente, cette production répondra à la demande pendant environ 41 ans. En 2049, les stations d’essence seront donc taries et les voitures ne carbureront pas à l’eau… On imagine d’ici l’impact en Amérique du Nord, où le développement s’est fait en encourageant l’étalement urbain. Mais les conséquences ne seront pas limitées à la question du transport.

Pour ne pas inquiéter les actionnaires et bouleverser l’économie mondiale, les grands producteurs et les organismes de régulation telle l’OPEP ne claironnent pas que la pénurie est à nos portes. Pire, dans certains pays, les données géologiques détaillées sont classées «secrets d’État» et jalousement protégées. Normand Mousseau fait remarquer que le Québec ne fait pas meilleure figure quand sa société d’État productrice d’électricité cache au public les niveaux d’eau de ses immenses réservoirs hydroélectriques.

«Le pétrole est une source d’énergie extraordinaire, commente-t-il en entrevue à Forum dans son bureau du pavillon Roger-Gaudry. Compact, efficace, il se transforme bien et à un prix avantageux. Malheureusement, c’est une ressource non renouvelable et c’est pourquoi il est urgent de mettre en place des infrastructures capables de nous permettre de nous tourner vers d’autres sources d’énergie.»

La Suède comme modèle

À cause des clauses de l’Accord de libre-échange nord-américain, le Canada ne peut pas vendre son propre pétrole à prix avantageux sur son territoire. Le Mexique a su éviter cet écueil. «Le Canada a complètement abandonné le contrôle qu’il exerçait sur ses ressources naturelles», explique M. Mousseau, qui consacre un chapitre entier de son ouvrage à l’incurie canadienne en matière d’énergie.

Le Québec, qui ne produit ni pétrole ni voitures, devrait être la première province à encourager les solutions de rechange durables. Pourtant, on continue de construire de nouvelles autoroutes et de nouveaux ponts et de mettre l’automobile au centre du développement urbain. «Le transport en commun est dans un état lamentable», se désole le physicien, qui vient le plus souvent travailler à pied. Le train, notamment, a connu un déclin constant depuis la Confédération. À l’heure qu’il est, c’est un moyen de transport marginal.

Normand Mousseau
L’abondance pétrolière tire à sa fin, signale Normand Mousseau.

L’adaptation à un système sans pétrole ne peut pas se faire sans efforts et sans imagination. «La solution doit être multiple. En Suède, une vaste consultation a mené à un plan de 15 ans qui en est aujourd’hui à sa troisième année d’implantation. On y favorise, par exemple, le chauffage centralisé.»

En montrant du doigt le pavillon où il travaille, l’expert mentionne qu’une chaufferie alimente plusieurs pavillons. On pourrait penser qu’une agglomération urbaine serait en mesure de procéder de la même façon de manière à économiser l’énergie collective. Il est aussi possible de mettre en place des mesures de conversion à des sources d’énergie renouvelable et de promouvoir le transport peu énergivore. Le chercheur, qui se rend fréquemment aux Pays-Bas dans le cadre de ses travaux, donne l’exemple d’une nation qui a fait du vélo un moyen de locomotion; la population y pédale à l’année.

En conclusion, l’auteur d’Au bout du pétrole signale qu’une mauvaise nouvelle s’accompagne parfois d’une bonne. Ici, la mauvaise, c’est que l’abondance pétrolière tire à sa fin. La bonne, c’est qu’il nous reste trois ou quatre décennies pour nous préparer.

Spécialiste des propriétés structurales et dynamiques des matériaux complexes, Normand Mousseau dit avoir rédigé ce livre pour souligner les failles d’un système qui nécessite des mesures correctives immédiates. «Je ne prétends pas être un expert de la question et c’est bien comme ça: je n’ai pas d’intérêts dans l’industrie pétrolière», dit-il en riant.

Chose certaine, ses qualités de communicateur scientifique, que les habitués du blogue scientifique de l’Agence Science-Presse () apprécient chaque semaine depuis la création du site en 2005, sont mises à profit dans ce volume qui se lit comme un roman.

Un roman, pourrait-on ajouter, dont vous êtes le héros…

Mathieu-Robert Sauvé

 

Normand Mousseau, Au bout du pétrole: tout ce que vous devez savoir sur la crise énergétique, Montréal, Éditions MultiMondes, 2008, 156 pages, 24,95 $.

 

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